Berbère En Al-Andalus

Publié le par Aurés

Berbère En Al-Andalus

 

Introduction

 

Il est connu de longue date que les Berbères ont joué un rôle décisif dans l’occupation musulmane de la Péninsule Ibérique et dans de nombreux évènements qui ont eu lieu sur son territoire au long des siècles, jusqu’aux derniers jours du Royaume de Grenade. Mais, par contre, les données sur leur langue et les témoins des emprunts que l’on se serait attendu à trouver dans l’arabe andalou, et même dans les langues romanes, sont presque inexistants et parfois erronées, et ceci non seulement chez les chercheurs occidentaux qui se sont attachés à l’étude de l’Islam d’Occident, mais aussichez les auteurs arabes médiévaux.

Les raisons en sont claires : d’un côté, le berbère était et reste très mal connu, du fait ancien de sa dialectalisation et de l’arabisation culturelle de la plupart de ceux qui le parlent, ce qui l’a empêché de devenir une grande langue littéraire, mondiale ou locale, comme le persan, le turc, l’ourdou ou le malais, parmi les langues de l’aire islamique ; et, d’un autre côté , les Andalous n’aimaient pas leurs voisins du Sud, qu’ils méprisaient et haïssaient instinctivement à cause des différences ethniques et culturelles, dont la langue n’était pas la moindre. Et ils ont transmis cette haine à leurs voisins chrétiens du Nord, lesquels, par la suite, ont su parfois reconnaître les mérites de la civilisation andalouse ou de la culture arabe, mais n’ont presque jamais eu des mots obligeants pour les natifs de l’Afrique du Nord, sauf évidemment pour des raisons politiques, quand il s’agissait de jouer cette carte contre le nationalisme arabe.

Il est vrai que cette situation injuste est en train de changer, puisque certains Imazighen ont retrouvé l’orgueil de leur nation et de leur langue, et qu’on étudie le berbère dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique, et pas seulement, comme au début, dans des institutions très proches des bureaux coloniaux dela France, à laquelle il faut, néanmoins et bien sûr, reconnaître la plupart des progrès faits dans la connaissance de cette langue et de ses dialectes.

Les conséquences de cette négligence ont été très lourdes et il faudra attendre longtemps avant que les traités sur la civilisation islamique occidentale ne soient corrigés en fonction des données d’une étude impartiale de la contribution des Berbères à l’histoire, à la littérature et aux sciences, le plus souvent rédigées en langue arabe, comme du reste celles des Juifs, mais aussi avec des traits particuliers.

Mais revenons aux Berbères en Al-Andalus, les seuls envisagés dans cette présentation et exclusivement du point de vue linguistique. Leur présence n’était pas seulement gênante pour les Andalous pendant la période musulmane : elle l’est devenue aussi pour les historiens, qui les ont classés dans deux groupes, les baladiyyûn, ou petits-fils des premiers conquérants, et les turâ’, ou immigrés plus récents, surtout des soldats amenés en raison des besoins militaires et leurs descendants. On a dit parfois que les Berbères enrôlés dans les armées musulmanes de la conquête étaient déjà arabisés, ce qui est fort improbable ; on dit parfois encore que les baladiyyûn se sont arabisés vite, car eux-mêmes ne voulaient pas qu’on se souvienne de leur origine, ce qui semble être vrai, au moins dans de nombreux cas, et cela pour une bonne raison : à savoir que même la dénomination de « berbère » était devenue une insulte pour ceux qui l’étaient. Mais ces données des historiens ne peuvent rien nous apprendre au sujet de la continuité de l’usage de la langue berbère en Al-Andalus, sauf la haute probabilité de son oubli chez ceux qui ne voulaient pas être considérés comme Berbères.

 

Données linguistiques

 

Il faut donc chercher ces données linguistiques dans les sources habituelles, c’est-à-dire, dans les ouvrages contenant des informations sur les parlers vernaculaires et, peut-être, dans les noms de lieu et de personnes. Dans ce but, nous avions rédigé un petit article, paru en 1981 dans le numéro 4 de la revue espagnole des études arabes Awrâq (pp. 27-30), comme une sorte d’addendum à notre étude sur les emprunts romans dans l’oeuvre de Pedro de Alcalá (pp. 5-27 du même numéro). Contribution qui semble n’avoir eu aucun écho, alors qu’elle contenait quelques données phonologiques intéressantes pour l’étude synchronique, diachronique et diatopique du berbère ; ce qu’il faut sans doute attribuer au fait que cette revue n’était pas l’endroit où l’on se serait attendu à trouver une étude sur le berbère.

Cet article contenait une vingtaine de mots supposés berbères, relevés dans les oeuvres de P. de Alcalá et dans le Vocabulista in arabico attribué au moine catalan Raimon Marti, dont quelques uns ne sont plus à retenir, comme nous le verrons par la suite. Mais, heureusement, à l’occasion des travaux de rédaction de notre Dictionnaire de l’arabe andalou qui vient de paraître à Leiden aux éditions Brill, nous avons pu accroître leur nombre au delà de la cinquantaine, ce qui est naturellement loin des proportions atteintes par les emprunts romans dans ce dialecte arabe, mais garde des rapports plus précis avec l’importance des Berbères et du berbère en Al-Andalus.

Nous pensons que le classement de ces emprunts berbères introduit dans notre premier travail selon les domaines sémantiques est à retenir, puisqu’il nous apprend beaucoup au sujet des rapports sociolinguistiques entre les berbérophones et leur voisins, bien qu’il faille le compléter par des observations morpho-phonétiques et que l’on puisse regretter qu’on n’y trouve presque rien sur la syntaxe, puisqu’il s’agit surtout de mots isolés, hormis quatre syntagmes dont on parlera plus loin.

 

Les plantes

 

Le domaine sémantique le plus riche en emprunts berbères est celui des noms de plantes, la phytonomie, ce qui met en évidence l’importance atteinte en Al-Andalus par les études de botanique et de pharmacie, et l’intérêt porté par ses savants aux propriétés des végétaux et à l’identification de leurs espèces et variétés qu’on pouvait trouver dans la Péninsule Ibérique et dans les pays d’Islam les plus proches. C’est pour cela que dans les traités d’Ibn Albaytâr, Ibn Buqlârich, Ibn Aljazzâr, Maïmonide etc., on trouve maintes fois des noms de plantes en berbère, à côté de leurs équivalents en arabe, latin, dialectes romans, grec ancien ou moderne, persan, etc. évidemment, il ne faut pas en conclure que tous ces noms berbères ont été communs en Al-Andalus, mais il ne faut pas non plus l’exclure a priori, car parfois, on les retrouve dans des sources moins spécialisées.

Nous avons là quatorze noms :

 
  • addad = Atractylis gummifera = chamé léon blanc ;
  • aderyes = Thapsia garganica = thapsie ou faux fenouil ;
  • adâr aylal (lit. « pied d’oiseau » ) = Carum ammioides = cerfeuil ;
  • masmaqûrah (corruption d’ammas imeqquren, lit. « hanches larges » , à cause de ses vertus obstétriques) = Aristolochia longa = aristoloche longue ;
  • atrar = Berberis vulgaris = épine-vinette ;
  • awermi = Ruta montana = rue de montagne ;
  • imliles = Rhamnus tinctoria = nerprun des teinturiers ;
  • arghis = Berberis hispanica = épine-vinette de l’Espagne ;
  • arq/k/jân = Argania sideroxylon = argan ;
  • azezzu = Daphne gnydion = garou ;
  • taqarni/unt « chardon d’Espagne » , reflété par Alcalá comme taqarnína, du latin cardus, à travers le roman carlina ;
  • tasemmunt = Rumex acetosa = oseille commune ;
  • taserghint = Telephium imperati = télèphe ;
  • tighandest = Anacyclus pyrethrum = pyrèthre ;
  • wajdim = Cacalia verbascifolia = cacalie, reflété par le Supplément de Dozy comme twjdh, sans vocalisation.

 

Les animaux

 

Le second domaine important, après les noms des plantes, est celui des noms d’animaux, où nous avons :

 
  • afellus « poulet » , du latin pullus, mais qui n’est explicable en andalou qu’à travers le berbère ;
  • aghlal « escargots » ;
  • afennic « camard » , avec le sens de « mulet » dans le Vocabulista (vraisemblablement) ;
  • arêzz « guêpe » (qui semble se trouver dans Alc. raçtábal « hanneton » , que nous relisons *(a) rêzz tâbbál « guêpe au tambour », à cause de son bourdonnement) ;
  • issi ou tissist « araignée » (reflété dans le Madxal ila taqwîm allisân d’Ibn Hichâm Allaxmî comme sâs) ;
  • taqerru (lit. « petite tête », étymologie probable du nom d’une espèce de faucon appelée tagarote en espagnol et portugais) ;
  • taferma, qui est une sorte d’aigle du marais au Maroc, reflété par le Vocabulista, tafurmah ; il est expliqué dans cette source comme « la femelle du faucon », et reflété par l’emprunt espagnol atahorma, dont la forme est, sans doute, berbère, mais dont le second élément rappelle le latin falco femina (devenu *fémra en bas latin, et ayant subi une métathèse), ce qui, à notre avis ne veut pas dire que celui-ci en était le signifié exact mais qu’on l’appelait ainsi à cause d’une certaine ressemblance, ou même de vieilles bévues du peuple, comme dans le cas du narval, en andalou, rumíchkal, qui était pris pour le mâle de la baleine, selon la même source et le proverbe no 15 de Azzajjâlî.

 

Les vêtements

 

Le troisième domaine est celui des vêtements, bijoux et ustensiles ménagers dont on doit supposer qu’ils ont été utilisés surtout ou introduits par les Berbères ; nous avons :

 
  • agelmus et aqelmun « capuchon » (quoique ce mot, reflété comme cormúç¸ par Alcalá, est lui même d’origine latine : cumulus) ;
  • aherkus ou arkas(en), « espadrille » (reflété comme hirkâsah et vraisemblablement un emprunt du latin calceus) ;
  • amzur, « natte tressée avec un ruban » (reflété par Alcalá : mazúra et le Vocabulista : muzûra) ;
  • seghnes « agrafe de collier » (lit. « aiguille », reflété par le Vocabulista : zaghnaz) ;
  • tegra « écuelle,boîte » (reflété par le Vocabulista taqrah ; et Alcalá téqra).

 

Les armes

 

Le quatrième groupe important est celui des noms d’armes, coups et termes militaires, parmi lesquels nous trouvons :

 
  • aberqi « soufflet » ;
  • agergit « sorte de javeline », reflété par Alcalá gargíyya,déjà arabisé, mais aussi par l’espagnol et portugais gorguz et le catalan gorgoto, plus proches du berbère ;
  • agzal « pique courte caractéristique des Nord-Africains » (reflété , sous une forme diminutive, par l’espagnol tragacete, et normalement par Ibn Quzmân et Ibn ‘Abdûn, mais aussi par le Vocabulista ;
  • zughzal, donné sous pugnus mais qui ne semble pas avoir signifié « coup de poing », attendu qu’il est traduit comme « gaffe » dans le Formulaire notarial d’Aljazîrî et qu’à son origine s-ugzal signifie « avec la pique ») ;
  • agh « jeter » (reflété par le Vocabulista : zagâyah et Alcalá zagáya « javelot », espagnol azagaya, vraisemblablement un vieux nom d’instrument).

 

La politique

 

Les mots du domaine de la politique et du pouvoir sont aussi bien représentés parmi les emprunts berbères en andalou, tels que :

 
  • afrag « tente du sultan » (qui est passé en espagnol et portugais alfaneque) ;
  • agellid « prince, roitelet » ;
  • ameqran « chef » (qui pourrait se trouver dans Ibn Quzmân 27/8/4) ;
  • amezwaru « premier, chef » (bien étudié par Dozy dans son Supplément).

 

Les techniques

 

Le domaine des technicismes de la cuisine nous fournit aussi quelques emprunts berbères comme :

 
  • erkem, reflété dans Alcalá comme hérqueme « ragoût de tripes », suspect de dériver du latin farcimen ;
  • isswi n tifayi lit. « sauce de viande « , reflété dans tafáya (cf. marocain tfaya, cf. aussi l’espagnol atafea dont le véritable sens vient d’être découvert par notre collègue de l’Université de Cadix, J. Bustamante) ;
  • tlexsâ, reflété par taraxsâ dans les proverbes d’Azzajjâlî, un met de fèves cuites (qui semble se rattacher à la racine arabe rxês « être tendre ») ;
  • adghes « colostrum » (chez Ibn Hichâm Allaxmî) ;
  • aghrum « pain », reflété par aqrún « sorte de crêpes qu’on mange avec du sucre ou du miel », selon le livre de cuisine publié par A. Huici ;
  • zebezzin, mentionné par Alcalá comme une sorte de couscous aux légumes, mis en rapport par Dozy avec des mots semblables du Nord de l’Afrique, peut-être issues du bas latin pisellum « pois » ;
  • tarfist, nom du dessert appelé rafîsah en arabe, mais dont la forme berbère est reflétée par le susdit livre de cuisine et, avec métathèse, par le catalan ratafia, qui est passé en français comme le nom d’une certaine liqueur douce aux noix vertes ;
  • berkukes « couscous à gros grains » qui pourrait se rattacher au latin praecox « fait trop vite ».

 

La vie sociale

 

Le domaine de la vie sociale est représenté par :

 
  • tameghra « repas de mariage » dans le Vocabulista in arabico ;
  • smens « festin » ou plus exactement « dîner », reflété aussi dans cette source par asamas.

Il y a encore en andalou deux noms géographiques d’origine berbère, Qináwa « Guinée », c’est-à-dire, le pays des Noirs, qui reflète agnaw « muet », le sobriquet donné à ceux-ci par les Berbères à cause de la différence linguistique, et azghar « la plaine du Gharb » chez Azzajjâlî, qui est le berbère azaghar,« plaine ».

 

Divers

 

Enfin, il y a quelques mots hors classement, comme :

 
  • ackd « viens ici » ;
  • efkiyyi « donne moi » ;
  • erwel « fuyez », trouvés par M. Bencherifa au cours de ses études sur les proverbes d’Azzajjâlî, et peut-être iccir « garçon » chez Ibn Quzmân, et qui ne sont en fait pas des emprunts mais simplement des mots berbères qu’il connaissait ;
  • itermimen « le derrière », reflété comme tarámi dans les proverbes d’Ibn ‘Asîm ;
  • asfirnes/n « sourire », reflété par le verbe nifarnas farnast dans le Vocabulista, quoique vraisemblablement provenant du grec euphrosyne;
  • mummu « la prunelle de l’oeil » reflété comme mimmí dans le Vocabulista.

 

Mots douteux

 

À côté de tous ces mots dont l’origine berbère est certaine, il y en a d’autres qui sont douteux, comme :

 
  • err, reflété par l’andalou et marocain ara « donne moi », qu’on trouve partout, mais qui pourrait aussi dériver de la racine arabe r’y ;
  • myini « s’entretenir », qui pourrait se cacher sous l’énigmatique munà wâmînî wamunà dans le Vocabulista sous « detractio » ;

et d’autres encore qui ont été recensés, à tort, comme berbères même par les auteurs les plus prestigieux, par exemple, zabbûj et zanbû’, dont le premier revient à l’arabe classique za’/ghbaj, le nom de ses fruits, sous une forme hypocoristique 1a22û3, bien que le berbère l’ait parfois adopté à la place ou à côté de son mot vernaculaire, azemmur ; le second semble dériver du malais jambuwa, du sanscrit janbûla, selon Françoise Aubaile-Sallenave dans son article paru dans le livre Ciencias de la naturaleza en Al-Andalus (Madrid 1992,pp. 111-133), mais non sans contamination phonétique et sémantique par le persan dast anbuy « parfum des mains ». Il n’y a rien d’étonnant à trouver de telles fausses attributions, parce qu’il y a eu des arabisants qui assignaient au berbère n’importe quel mot arabe occidental dont l’origine n’était pas claire.

 

Indices linguistiques

 

Quant à la possibilité de tirer des indices linguistiques diachroniques et panchroniques de ces matériaux, je l’ai fait pour la première fois dans mon étude sur les phonèmes /p/, /tch/ et /g/ en andalou, paru dans Vox Romanica 37 (1978, pp. 214-8), où il était question d’établir si ce dialecte avait connu la distinction phonémique entre la consonne vélaire sonore /g/ et l’uvulaire /gh/, une nuance dont personne ne semblait s’être soucié , peut-être du fait que le graphème ghayn est habituellement employé pour refléter le /g/ des mots romans, quoique le qâf se trouve aussi dans cet emploi. Les données hispaniques n’étaient pas utiles, car ces deux consonnes sont des allophones positionnels du phonème /g/, mais les données du berbère, où ce sont des phonèmes bien différenciés ont permis de constater que le /gh/ berbère est toujours représenté par /gh/ en andalou, comme il fallait s’y attendre, mais aussi que le /g/ berbère est régulièrement reflété par le qâf, ce qui permet non seulement de prouver que l’andalou aussi avait les deux phonèmes, mais cela suggère en plus que l’articulation du qâf était, au moins partiellement, sonore, et apporte des précisions importantes à l’étude de l’évolution des sourdes intervocaliques latines en roman, grâce aux transcriptions arabes de tels mots.

Mais, c’est le berbère qui nous concerne ici, pas le roman, et on peut constater que ces matériaux, en dépit de leur nombre très réduits, peuvent nous apprendre quelque chose sur le berbère d’une époque assez ancienne pour laquelle les données sont notoirement insuffisantes. Voyons quels sont les résultats de notre recherche.

Du point de vue synchronique, il est presque étonnant, étant donnée l’origine zénatienne d’une grande partie, si ce n’est de la plupart, des Berbères qui sont venus en Al-Andalus, qu’il n’y ait aucune trace de spirantisation de /t/ et /d/, laquelle aurait été signalée par l’utilisation des graphèmes correspondants chez les écrivains andalous qui en connaissaient très bien les différences. Mais il n’y a pas un seul cas de la sorte (sauf, peut-être, ithrar, dans quelques sources au lieu de atrar), ce qui signifierait que la spirantisation caractéristique des parlers zénatiens n’avait pas encore eu lieu.

Au même titre, il faut ajouter que les nombreux changements subis par /r/ et /l/ dans les parlers zénatiens ne semblent pas se refléter dans ces matériaux, où nous avons des équivalences normales pour afellus, agellid, amzur, amezwaru et taraxsâ. Dans le cas d’agellid, les documents relatifs au Rif des archives espagnoles du XVIème siècle cités par García Gómez (Todo Ben Quzmân, III, 466) reflètent déjà allid.

Par contre, il est surprenant que la préposition instrumentale, qui est aussi le préfixe des noms d’instrument, /s/, apparaît toujours comme /z/, ce qui pourrait être dû au hasard, car les trois exemples attestés, zaghnaz, zughzal et zaghaya ont tous des racines dont la première consonne est un ghayn. Nous sommes, évidemment, en face d’une assimilation régressive de sonorité , mais un tel phénomène n’étant pas signalé pour le berbère, et même pour l’arabe marocain, où nous avons seghnes, il faut se demander s’il s’agissait d’un trait de quelques dialectes du berbère à cette époque. Mais peut-être pourrait-on attribuer le changement à la prononciation des Andalous, qui substituaient parfois un /z/ au /s/ et même au /s'/ (vgr. /zabáj/, /‘ukkáz/, /mihrùaz/, /qafáz/, /zaghá´/, etc. Voir Arabe andalusí y lenguas romances, Madrid 1992, pp. 51-2), mais la question n’est pas simple parce que la substitution de /z'/ au /s'/ est caractéristique du berbère et pourrait être à la racine de cette particularité de l’andalou.

Le /g/ intervocalique est représenté constamment par qâf, qui devient un /k/, dans les cas où ces mots ont été adoptés par le roman (vgr. afrag = alfaneque, taqerrut = tagarote, agelmus, reflété par cormúc¸ chez Alcalá , etc.). Cela semble confirmer que ce /g/ n’était pas spirantisé et, s’il faut en juger par les transcriptions romanes, il devait être encore un peu sourd, ce qui doit être mis en rapport avec le phénomène bien connu de la gémination de /gh/ comme /qq/ en berbère.

Sous un point de vue panchronique, il faut relever quelques particularités des mots empruntés par le berbère à d’autres langues et vice-versa. Le /p/ et le /s/ latins sont régulièrement reflétés par /f/ et /s/, ce qui permet de distinguer ces emprunts des cas où les mots ont été transmis à travers le roman qui a toujours /b/ et /ch/ dans les mêmes circonstances. De même, il semble que le /k/ latin n’est pas palatalisé devant une voyelle antérieure, contre la règle du roman hispanique, vgr. aherkus, urkimen, mais malheureusement ces deux cas ne sont pas absolument certains. Il est curieux aussi que quelques emprunts du latin semblent avoir subi des dissimilations consonantiques, voir, aherkus (s’il reflète calceus), et urkimen (s’il reflète farcimen), où les séquences /k...k/ et /f...m/ auraient abouti aux résultats /Ø...k/ et /Ø...m/.

En ce qui concerne l’arabe andalou, il ne faut pas s’étonner de l’assimilation du groupe /ns/ dans l’emprunt asamás (du berbère asmens), un phénomène relevé dans notre A grammatical sketch of the Spanish Arabic dialect bundle (§ 2.9.2), où du fait que les mots berbères sont souvent, mais pas toujours, arabisés, en leur ôtant les préfixes de classe nominale masculin a- ou i-, vgr. qillíd, muzúra, mizwár, râstabbál, qurmús, mais non celui du féminin ta-, vgr. tamaghra, táqra, etc.

 

Conclusion

 

En somme, nous croyons que l’étude de ces traces laissées par le berbère dans les documents andalous s’avère assez utile, non seulement pour mieux connaître l’ancien berbère, mais aussi pour améliorer nos connaissances des dialectes arabes les plus anciens qui nous soient connus. Il faut, donc, continuer ces études mais, surtout, il faudrait à présent qu’elles soient réalisées par de véritables berbérisants, ayant des connaissances étendues sur l’arabe et le roman.

Études et Documents Berbères, 15-16, 1998 : pp. 269-275 Federico Corriente 
Source / Wikiamazigh

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