Les terroristes sont-ils des malades mentaux ?

Publié le par ilelli

Les terroristes sont-ils des malades mentaux ?

 

Le terroriste est un cas de névrose traumatique

 

Cette interprétation est fondée sur le postulat que les terroristes ont souffert de traumatismes produisant des effets pathologiques sur la structure de leur personnalité, lesquels, généralement, affectent le moi profond”, résume le Dr Ruby. Pour soutenir cette théorie, certains psychanalystes “pensent que le terrorisme est le reflet de sentiments inconscients d’hostilité envers les parents, surtout s’il y a eu maltraitance durant l’enfance ou la période de rébellion adolescente”.

Ainsi, Charles Ruby évoque la théorie du philosophe et consultant international en matière de terrorisme Abraham Kaplan* qui croise les “raisons” et les “causes” du terrorisme en postulant que les “raisons” seraient les “variables sociales qui incitent l’individu à rationaliser son comportement terroriste” ; les “causes” résideraient “au plus profond de l’individu lui-même”. Les “raisons” incluraient des variables “comme la pauvreté, un gouvernement injuste et des principes du matérialisme dialectique” ; les “causes” seraient à rechercher dans “la psychopathologie de l’assassin”, car “les terroristes ont un besoin pathologique de poursuivre des fins absolues”.

La personnalité “‘prédisposée-à-devenir-terroriste’ est déficiente” et ne possède pas un ego assez fort pour faire face aux difficultés de l’existence en utilisant les codes sociaux habituels. Ayant été lui-même agressé, l’individu traumatisé s’identifie à son agresseur, adopte des solutions agressives devant le stress de la vie et se joint à d’autres personnes ayant des problèmes similaires, dans le but de réparer son estime de soi. Kaplan suggère que “l’identification à l’agresseur permet au terroriste de commettre des actes terrifiants sans ressentir de responsabilité personnelle”. Les terroristes trouvent toujours une “raison” pour commettre des actes violents, à partir du moment où “comportement violent et association avec des individus présentant la même pathologie sont les seuls éléments qui maintiennent son estime de soi et son identité”.

Selon Charles Ruby, la thèse du traumatisme durant l’enfance est largement répandue chez les chercheurs. Ainsi le psychiatre Jerrold Post**, à l’issue de nombreuses études, distingue deux types de personnalité terroriste : l’“anarchiste idéologue” et le “nationaliste sécessionniste”. L’“anarchiste idéologue” aurait connu de graves dysfonctionnements familiaux qui l’auraient conduit à la révolte contre ses parents, et tout spécifiquement contre son père. Cette lutte peut s’incarner telle “une entrée en dissidence contre des parents fidèles au régime en place”, affirme le Dr Post. En accord avec l’analyse de Kaplan sur les “raisons” du terrorisme, il écrit que “l’anarchiste idéologue trouve toujours une raison de se révolter, même après que ses objectifs sont atteints, car la rébellion est la mise en acte de l’hostilité inconsciente envers l’autorité”.

Le “nationaliste sécessionniste” reconnaît l’autorité, “tout en étant motivé par le désir de rébellion contre des ennemis extérieurs”. Pendant l’enfance, “un terroriste ayant une personnalité de ce type a éprouvé de la compassion ou de la fidélité vis-à-vis de ses parents”, affirme Jerrold Post. Mais les “‘nationalistes sécessionnistes’ souffrent d’une impossibilité pathologique à se différencier des autres — notamment de l’objet parental”. En conséquence, ils se révoltent contre la société à l’aune de la souffrance infligée à leurs parents. L’“anarchiste idéologue” tout comme le “nationaliste sécessionniste” “trouvent leur équilibre en rejoignant un groupe de rebelles terroristes aux expériences similaires”, conclut le Dr Ruby en citant le Dr Post.

Il semble que l’individu soit impliqué dans le terrorisme “plus en fonction de ses besoins psychologiques qu’en raison du désir d’améliorer la situation sociopolitique des masses”, reprend Charles Ruby. Ainsi, se référant à la théorie des groupes, il brosse le portrait des acteurs clés de l’organisation terroriste. Tout d’abord, le “leader”, qui sera la caution intellectuelle du groupe. “Une telle personne aurait développé une insuffisance socio-affective et la projetterait sur la société”, motivée par l’idée que la société est irresponsable et qu’il faut donc la changer. Le leader est méfiant et “dévoué à une cause de façon irrationnelle”, résume Charles Ruby. Les personnalités narcissiques et paranoïaques remplissent cette fonction. Quant à l’“‘opportuniste’, il serait à la base du savoir-faire et de la force du groupe”. L’individu avec une personnalité antisociale, qui aurait déjà un passé criminel, tiendrait ce rôle. Enfin, l’auteur de l’étude ajoute à la liste “‘l’idéaliste’, l’homme jeune qui ne se satisfait jamais du statu quo et qui a une vision naïve des problèmes et des changements sociaux”.

En résumé, la théorie selon laquelle le terroriste serait un cas de névrose se fonde sur le trauma causé par des expériences excessivement négatives durant l’enfance, privant l’individu d’estime de soi et générant du ressentiment vis-à-vis de l’autorité. Nous verrons dans le prochain article qu’une théorie différente, celle dite de l’apprentissage social, peut mener à une autre analyse, quelque peu contradictoire, mais animée par la même préoccupation : mieux comprendre pour trouver une réponse adéquate au terrorisme et, surtout, pour prévenir de nouveaux attentats.

Elisabeth Berthou,
Courrier international
(18-06-2003)

 

* Abraham Kaplan, The Psychodynamics of Terrorism (éd. Pergamon)
** Jerrold Post,
Political Violence and Terrorism (éd. Fall)

 

Le terrorisme,un conditionnement social

 

Venant contredire l’interprétation selon laquelle le terrorisme relèverait de la névrose traumatique, la “théorie du conditionnement social suggère que le terrorisme est une activité psychologiquement normale”, signale le Dr Ruby. Autrement dit, le “comportement terroriste fonctionne comme le comportement non terroriste ; et un comportement qui est gratifiant pour un individu tend à se reproduire souvent”. De ce point de vue, le terrorisme ne résulte pas d'“un dysfonctionnement ou d’une déficience de la personnalité, mais il est dû en grande partie à des influences sociales et à des expériences liées à un apprentissage hors du commun”. Cette construction jette les bases des traits fonctionnels du caractère ou des tendances comportementales, résume le Dr Ruby.

Pour étayer la théorie du conditionnement social, Charles Ruby s’appuie tout d’abord sur le travail d’Anthony Cooper* suggérant que le “terroriste et le soldat ne sont pas différents en termes de pathologie mentale”, mais qu’ils empruntent des voies différentes pour “obtenir des moyens militaires conventionnels”. De fait, ceux qui n’ont pas de possibilités officielles et légales “pour atteindre des objectifs militaires et politiques recourent à des moyens non conventionnels”. Le Dr Ruby mentionne également l’essai de la psychologue Rona Fields**, dans lequel elle suggère que “le processus de développement lié à un certain conditionnement peut expliquer le comportement terroriste”. Ainsi, elle pense que des enfants exposés à des comportements terroristes peuvent eux-mêmes devenir des terroristes, mais seulement si une entité étrangère contrôle leur gouvernement, et ce au cours de leur éducation, notamment tout au long des années qui mènent de l’enfance à l’adolescence.

Le Dr Ruby reprend aussi l’analyse du Pr Martha Crenshaw*** selon laquelle le terrorisme serait un “comportement stratégique rationnel qui serait fondé sur la conviction – transmise par un tiers – que la violence au service de fins politiques est plausible, efficace et moralement justifiable”. De plus, pour expliquer comment les terroristes peuvent persister dans leurs actes malgré des échecs apparents, Martha Crenshaw affirme que “les perspectives de l’arrestation et du châtiment ne sont pas aussi fortes que l’intérêt de côtoyer et de connaître un individu propageant une idéologie louable”. Ainsi, beaucoup de terroristes se suicident afin de mieux atteindre leurs objectifs. De la même manière, un soldat ‘légitime’ peut exprimer “le désir de mourir pour sa patrie”, poursuit Martha Crenshaw en soulevant au passage une autre question : en quoi le concept du “suicide pour atteindre son objectif” est-il fondamentalement différent de celui exprimé par “la volonté de mourir pour sa patrie” ?

Le Pr Ted Gurr****, un quatrième auteur cité dans l’essai de Charles Ruby, s’est intéressé à la manière dont un individu peut évoluer selon l’influence du groupe. D’abord, dit-il, des “jeunes gens en rébellion sont orientés vers des organisations terroristes”. Ceux qui ont rencontré des “problèmes personnels ou des expériences négatives avec des figures incarnant l’autorité ont le plus de chances d’être recrutés parce que le groupe terroriste leur apporte un cadre sécurisant et un forum où ils peuvent faire connaître leurs sujets de plainte”. Puis, poursuit Ted Gurr, ces nouveaux membres sont “socialisés”, conditionnés de sorte qu’ils “acceptent l’idéologie et les objectifs spécifiques du groupe”. Une fois “les principes du groupe adoptés, la pression exercée par les pairs agit sur les nouveaux et maintient l’implication du groupe”. Ensuite, chaque acte terroriste commis renforcent la conviction du groupe que ses objectifs sont servis par ses actions. De plus, écrit Charles Ruby, à ce stade, “plus dangereuses seront les actions du terroriste, plus fortes seront ses convictions d’agir avec légitimité et importance”. La théorie du conditionnement social soutient que plus l’agressivité et la violence gratifient un individu, plus celui-ci y recourra pour résoudre des situations problématiques. Or, pour un terroriste, ces situations sont représentées par des objectifs politiques…

Elisabeth Berthou,
Courrier international
(27-06-2003)

 

·        H. Cooper, The Terrorist and the Victim
** R. Fields, Child terror victims and adult terrorists.
***M. Crenshaw, Terrorism in context
**** T. Gurr, Empirical research on political terrorism

 

Le terrorisme,un comportement “psychologiquement normal”

Les deux camps théoriques en recherche d’explications au phénomène terroriste – d’un côté, celui de la névrose traumatique, de l’autre, celui du conditionnement social – diffèrent essentiellement quant à la cause psychopathologique. Au terme de son étude, Charles Ruby note toutefois deux faits : d'une part, le terrorisme ne relève pas d’une psychopathologie par définition ; d'autre part on n'a pas de preuve que les terroristes pris collectivement présentent plus de symptômes psychopathologiques que d’autres groupes.

Pour étayer la première affirmation, le Dr Ruby s’appuie sur la définition de la psychopathologie telle que formulée dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, (DSM, Précis de diagnostic et de statistiques sur les désordes mentaux). Afin de distinguer l’état psychopathologique de l’état dit normal, cette définition utilise la formulation “troubles mentaux”, troubles qui “recouvrent des risques significatifs de souffrance, d’incapacité mentale ou de perte de liberté”. Mais, ajoute Charles Ruby, “cette définition n’implique pas que la déviance politique individuelle et le comportement conflictuel soient considérés comme psychopathologiques”. Pas plus, “que des activités telles que le crime organisé, le football professionnel ou les actions militaires en tant de guerre…”

En ce qui concerne la seconde question, l’auteur de l’étude considère que “les chercheurs ont échoué à démontrer que les groupes terroristes présentaient plus de symptômes psychopathologiques que d’autres groupes d’individus”. En effet, que penser des individus qui deviennent terroristes mais qui n’ont pas montré auparavant un comportement terroriste ? Charles Ruby rappelle à ce propos que “les experts ayant analysé l’individu terroriste comme un cas de névrose traumatique affirment que ce type d’individu développe préalablement une pathologie qui les mène au terrorisme”. Or il paraît impossible de conduire une étude qui déterminerait quelles seraient les causes liées à un “préterrorisme”, ainsi que leurs effets. “Même si ces experts partent du postulat que les terroristes ont rencontré des difficultés interpersonnelles, notamment avec leurs parents, durant l’enfance et l’adolescence, ces expériences négatives n’indiquent pas nécessairement une psychopathologie.” “Après tout, écrit l’auteur, nous avons tous rencontré des difficultés de cet ordre en grandissant, et elles ont probablement influencé notre comportement jusqu’à un certain point, y compris notre vision de l’autorité.”

A ce stade du débat, Charles Ruby résument les points convergents. “Si le terroriste maintient un haut niveau de vigilance interpersonnelle et réduit de façon sensiblement ses rapports sociaux et émotionnels avec les autres, des comportements ultérieurs et des processus de pensée peuvent répondre aux critères diagnostiquant (selon le DSM) des névroses paranoïaques, obsessionnelles ou schizophrènes.” “Nous pouvons également supposer que les terroristes développent des pensées et des comportements antisociaux et narcissiques”, continue-t-il. De même, “ils montrent une très haute opinion d’eux-mêmes à partir du moment où ils sont engagés dans des actions incroyablement dangereuses qui menacent la vie de milliers de personnes”. Ainsi, selon l’intensité de leurs pensées et de leurs comportements, les étiquettes “antisociaux” et “troubles de la personnalité” peuvent être appliquées. Cependant, les terroristes ne sont pas les seuls à correspondre à ce modèle : des développements similaires ont été constatés chez les militaires. “Les mêmes symptômes obsessionnels, compulsifs et paranoïaques ont été diagnostiqués lorsque des individus montraient une adhésion par trop rigide à une politique sécuritaire.”

En tout état de cause, les éléments manquent - et quand ils existent, ils sont peu probants - pour affirmer que le terrorisme serait une forme de psychologie anormale ou le résultat d’actions d’individus “dérangés”. “L’utilisation de la violence, écrit Charles Ruby, même contre des êtres innocents, relève d’une tentative visant à changer la politique d’un Etat.” “La motivation pour recourir à des actes terroristes résulte d’histoires et d’expériences qui ont engendré chez certains individus une compréhension spécifique du monde et leur rôle dans celui-ci. La différence entre leurs actions et des campagnes militaires conventionnelles réside dans le fait que les terroristes n’ont pas accès à une puissance d’armement suffisante pour vaincre leur ennemi ; en conséquence, ils emploient une stratégie différente.”

En dernier lieu, le Dr Ruby affirme que “l’objectif ultime des terroristes n’est pas de tuer. Viser des êtres innocents est un moyen d’atteindre un but, tout comme l’acceptation de morts civils (les dommages collatéraux) dans une guerre conventionnelle.” “L’objectif ultime du comportement terroriste est de créer une peur extrême dans la population de sorte que le gouvernement change la politique que les terroristes estiment injuste.” Comprendre cette logique semble nécessaire lorsqu’il s’agit de protéger les populations d’éventuelles attaques terroristes, et “de prévenir le développement de circonstances émergentes qui peuvent construire les histoires et les expériences des terroristes dans le futur”.

Elisabeth Berthou,
Courrier international
(16-07-2003)

* Le Dr Charles Ruby a exercé pendant de nombreuses années dans l’armée de l’air américaine où il était spécialiste des affaires criminelles et de contre-espionnage. Il est à présent clinicien et expert dans le Maryland.

 

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