Les fables arabes sur l’Histoire des Berbères...

Publié le par le berbère

Histoire

Les fables arabes sur l’Histoire des Berbères...

selon Ibn Khaldûn
mardi 26 juillet 2005.
 

"L’Histoire est une noble science. Elle présente beaucoup d’aspects utiles. Elle se propose d’atteindre un noble but." Disait Ibn Khaldûn dans son introduction à l’ouvrage "Discours sur l’Histoire universelle" connu plus sous le nom arabe "Al-Muqaddima". Pour Ibn Kahldûn, l’Hisoire est une discipline qui doit être d’un apport positif l’humanité. Il estime que celles et ceux qui écrivent l’Histoire doivent être animés d’un esprit réfléchi tout en disposant de nombreuses sources et de connaissances très variées, car il faut surtout éviter l’erreur. Par ailleurs, pour Ibn Kahldûn, l’historien doit avoir la maîtrise des principes fournis par la tradition, les fondements de a politique ainsi que la nature même de la civilisation et les conditions qui régissent la société humaine.

Ainsi, certains "Historiens" arabes (ou arabisants), selon Ibn Kahldûn, ont commis bien des erreurs. Dépourvus de toute réflexion et critique, "ils s’égarent loin de la vérité pour se rouver perdus dans le désert de légèreté et de l’erreur".

C’est le cas de plusieurs de ces soit-disant historiens arabes (ou arabisants) qui ont écrit sur l’origine des Imazighen. Ces écrits sont qualifiés par Ibn Khaldûn de fables. L’on devine que ces fables ont pour but de faire venir les Berbères de la péninsule arabique et leur trouver des ancêtres arabes.

Ibn Khaldûn bat en brèche toutes ces hypothèses sans aucun fondement.

Il nous a semblé important que ces écrits soient connus de l’opinion et notamment des Nord-africains, c’est pourquoi nous avons jugé utile de publier ce passage de l’ouvrage d’Ibn Khaldûn qui met le doigt sur ces histoires qui constituent le socle de l’"Histoire" officielle écrite et vulgarisées par les régimes arabo-musulmans anti-amazighs qui gouvernent en Afrique du Nord et qui ont pour entre autres projets de falsifier l’Histoire de l’Afrique du Nord et réaliser l’arabisation totale de l’Afrique du Nord, donc l’éradication de l’amazighité.

L’ensemble de l’ouvrage est bien entend intéressant ; il constitue une référence universelle. Et pour la compréhension de la société arabe, cet ouvrage reste incontournable.


 



Extrait de l’introduction à "Discours sur l’Histoire universelle" d’Ibn Khaldûn


Autre exemple de fables rapportées par les historiens : l’histoire des rois tubba’ du Yémen et d’Arabie. On dit que, partis du Yémen, ces rois envahirent la Tunisie et les Berbères du Maghreb. L’un d’eux, Afrîqus b. Qays b. Sayfî, contemporain de Moïse ou à peu près, aurait donné son nom à la Tunisie (Ifrîqiyya [1]). Il aurait fait un grand massacre de Berbères, et les aurait appelés ainsi en les entendant parler : "Quel est ce jargon (barbara) ?" aurait-il demandé. C’est ainsi que les Berbères ont pris ce nom qu’ils ont gardé jusqu’ici [2]. En quittant le Maghreb, Afrîqus y aurait laissé quelques tribus himyarites, qui y restèrent, y firent souche, et donnèrent ainsi naissance aux Sanhâja et aux Kutâma. C’est ce qui a conduit des historiens comme At-Tabarî, Al-Jurjânî [3] Al-Mas’ûdî, Ibn al-Kalbî et Al-Bayhaqî [4], à prétendre que les Sanhâja et les Kutâma sont d’origine sud-arabique. Ce n’est pas l’avis des généalogistes berbères, et ce sont eux qui ont raison. Al-Mas’ûdî raconte aussi qu’un des successeurs d’Afrîqus, Dhû1-Adh’âr, contemporain de Salomon, envahit et conquit le Maghreb, et que son fils et héritier Yâsir en fit autant et poussa jusqu’à l’infranchissable "Oued de sable" (wâdîarramal [5]) qui le força à faire demi-tour.

On dit encore que le dernier roi tubba’, As’ad Abû-Karib, contemporain du Persan Yastâsb l’Akhéménide (Kiyyani [6]), régna, sur Mossoul et l’Azarbayjân. Il aurait fait une hécatombe de Turcs, contre lesquels il aurait lancé trois expéditions. Puis il aurait envoyé ses trois fils à la conquête du Fars, de la Sogdiane et de l’Asie Mineure (Rûm). Le premier alla jusqu’à Samarcande et entra en Chine (As-Sîn), où il retrouva son frère qui venait de razzier les Sogdiens. Ils pillèrent la Chine et rentrèrent avec leur butin. Ils auraient laissé des contingents himyarites au Tibet (At-Tubbit), où ils sont toujours. Le troisième frère aurait atteint Constantinople, il aurait assiégé la ville et soumis les Byzantins (Rûm), avant de prendre le chemin du retour.

Or, tous ces récits sont fort éloignés de la vérité. Ce sont des inventions sans fondement, qui ressemblent plutôt aux fables des conteurs. L’empire des Tubba’ n’a jamais dépassé les limites de l’Arabie. Leur capitale était San’â [7], au Yémen. L’Arabie est entourée par la mer sur trois côtés : au sud, l’océan Indien, à l’est le golfe Persique qui se détache de l’océan Indien et s’étend vers Basra, à l’ouest la mer Rouge qui sort dudit océan et va jusqu’à Suez en Egypte. On n’a qu’à regarder une carte. Pour aller du Yémen au Maghreb, il faut passer par Suez, et on compte, au plus, deux journées de marche (en ce point), pour passer de la mer Rouge à la Méditerranée. Il est donc invraisembable qu’un grand roi, suivi d’une nombreuse armée, ait pu faire ce voyage, à moins que le pays ne lui appartînt. Ce qui n’est pas le cas, puisque à cette époque les Amalécites et Canaan étaient en Syrie, et les Coptes en Egypte. Plus tard, les Amalécites entrèrent en Egypte, et les Israélites en Syrie. Pourtant, rien n’indique que les rois tubba’ les aient jamais combattus ou qu’ils aient jamais occupé ces territoires. De plus, le Yémen est très éloigné du Maghreb, et une armée doit être ravitaillée. Des soldats en dehors de chez eux doivent réquisitionner les grains et les troupeaux et vivre sur le pays, partout où ils passent.
Et encore ne se procurent-ils, par ce procédé, qu’insuffisamment de vivres et de fourrage. S’ils voulaient emporter, de leur propre pays, le ravitaillement qui leur est nécessaire, ils n’auraient pas assez de bêtes de somme. Les voilà donc contraints, par la force des choses, d’occuper et de soumettre les territoires qu’ils traversent, pour pouvoir s’y approvisionner. De toute façon, il serait invraisemblable que des troupes étrangères pussent passer sans difficulté et négocier leur ravitaillement. Les histoires (sur les expéditions des Tubba’ au Maghreb) sont donc stupides ou inventées.

On n’a jamais entendu parler, au Maghreb, d’un prétendu "Oued de sable", et pourtant le Maghreb a été parcouru bien des fois et ses routes sont bien connues des voyageurs et des armées qui sont toujours passés partout. Mais on aime raconter cette histoire à cause de son côté extraordinaire. Venons-en, maintenant, aux prétendues expéditions des rois tubba’ en Orient et au pays des Turcs. Certes, les voies d’accès sont, cette fois, plus vastes. Mais la distance est plus grande, et les Persans et les Byzantins sont sur le chemin des Turcs. Or, rien n’indique que les Tubba’ aient jamais occupé les territoires persans ou byzantins. Ils ont seulement combattu les Persans aux marches de l’Iraq et des pays arabes, entre les régions frontières d’Al-Bahrayn et d’Al-Hîra [8]. Ce sont les guerres entre le Tubba’ Dhû1-Adh’âr et le roi kiyânide Kêqâvus, puis entre le jeune Tubba’ Abû-Karib et le Kiyânide Yastâsb. Il y en a eu d’autres, ensuite, avec les dynasties persanes qui succédèrent aux Kiyânides et, notamment, avec les Sâsânides. Quoi qu’il en soit, il eût été impossible, pour les Tubba’, de traverser le pays des Persans en partant à la conquête du pays des Turcs et du Tibet, en raison des distances et des nécessités du ravitaillement. Tout ce qu’on raconte là-dessus est sans valeur, même si la source paraît digne de foi. L’historien Ibn Ishâq dit bien, à propos de Médine, des Aws et des Khazraj, que le dernier des rois tubba’ s’est rendu vers l’Orient, en Iraq et en Perse, mais rien ne confirme, en fait, une expédition au pays des Turcs et au Tibet. Il ne faut rien croire de ce genre, mais faire une enquête et confronter avec les bonnes règles. En définitive, il ne reste rien du tout de ces affirmations. Car Dieu conduit les hommes au Vrai.


Extrait de "Ibn Khaldûn, Discours sur l’Histoire universelle (Al Muqqaddima), Actes Sud, Paris, 1997."
pp. 16-19.

Ibn Khaldûn, Discours sur l’Histoire universelle (Al Muqqaddima), Actes Sud, Paris, 1997.
Traduit de l’arabe, présenté et annoté par Vincent Monteil.


Lire égalament :

-  "La thèse de l’origine proche-orientale des Berbères ne peut plus être admise"

 

[1] Etymologie fantaisiste. On pense généralement que les Berbères ont donné son nom à l’Afrique : afri, ou ifri (pluriel ifran), signifie "grotte, caverne" - allusion aux troglodytes ?

[2] Dès l’époque historique, avant les invasions arabes, le peuplement de l’Afrique du Nord était qualifié de "berbère", terme sans doute expressif et sûrement importé - du latin d’abord, de l’arabe ensuite. Etymologiquement, les Berbères sont des "barbares", c’est-à-dire des étrangers inintelligibles, dont on ne comprend pas la langue. On est donc toujours le barbare de quelqu’un. Les Berbères s’appellent, généralement, eux-mêmes, Imazighen (sing. amazigh), terme énigmatique, peut-être dérivé d’une racine indiquant la couleur "rouge".

[3] Savant cadi du Xe siècle, originaire du Gorgân iranien, à l’est de la Caspienne.

[4] Historien du XIIe siècle, l’une des sources d’Ibn Khaidûn, à travers Ibn Sa’îd (XIIIe s.).

[5] C’est la "Rivière du Sabbat" des légendes juives. En Espagne, c’est l’étymologie du Guadarrama.

[6] Transcription arabe fautive du persan Kiân, qui désigne l’antique dynastie iranienne chantée par Ferdôsi Çob. 1021), au début de son épopée nationale, le Shâh-Nâme.

[7] San’â, capitale du Yémen, est située à 2 600 mètres d’altitude. Elle a près de 160 000 habitants. Ettore Rossi a étudié son dialecte arabe en 1936-1937.

[8] Al-Bahrayn était le nom du Nord-Ouest du golfe Persique, y compris les îles Bahrein actuelles. Al-Hîra était, sur l’Euphrate, la capitale des Lakhmides, dominés par les Persans.

Publié dans culure berbère

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rezki 23/09/2005 16:15

Tout à fait d'accord. On dit d'ailleurs que l'histoire est écrite par les vainqueurs. Ibn Khaldoun appartient à ceux qui ont voulu réecrire l'histoire de l'Afrique du Nord. Sa vision n'est pas forcément plus exacte qu'Hérodote. Pour l'un nous sommes des barbares, pour les autres des Berbères. Il faut dépasser ça pour nous réapproprier notre passé. Ar tufat,