Le Printemps berbère

Publié le par L'aurès

Le Printemps berbère

 

  Par Manuel Suárez Rosales

 

  «Oui, ils existent! Ils vivent et revendiquent en Kabylie, en Algérie, au Maroc, au Sahara... Ils s'échappent des musées, des fêtes folkloriques, des pages d'lbn Khaldun, des beaux livres et des dépliants touristiques: les berbères souhaitent être présents chez eux, dans leur pays, sans honte ní sous de faux prétextes; eux, les éternels relégués, en marge de la «culture officielle», en marge de l'État, spectateurs et objets passifs de «l'Histoire»... Culture, État, histoire des autres».

 

 C'est ainsi que s'exprimait Salem Chaker, jeune et talentueux linguiste kabyle, dans un numéro spécial de Tafsut «revue libre du Mouvement Culturel Berbère» publiée clandestinement a Tizi Ouzou) capitale de la région berbérophone de Kabylie (Algérie).

 

 Mais, qui sont ces Berbères, qui sont ces peuples dont on en sait si peu même dans leur propre pays? C'est d'eux, du monde berbère, des Canaries longtemps considérées  comme une lointaine province maritime –comme le signala le berbérologue français  Georges Marcy- dont nous allons parler dans cet article à travers des périodes cruciales pour ce très important groupe ethnique d' Afrique, continent dont le nom pourrait bien être issu du terme aferka, augmentatif de Taferka qui signifie en berbère simultanément «champs», « parcelle de terre» et «ferme».

 

  Les Imazighen (sing. Amazigh), terme employé par les Berbères non arabisés pour parler d'eux-mêmes, et que nous utilisons dans cette étude puisqu'ils refusent le terme de «berbère» -d'origine étrangère, imposé par les étrangers et que les Imazighen estiment péjoratif-, vivent dans l'immense territoire qu'ils nomment Tamazgha et qui s'étend de I'Oasis de Siwa (Égypte), a l'Est, jusqu'aux Îles Canaries, a l'Ouest, et des rives de la Méditerranée, au Nord, jusqu'aux frontières du Niger, au Sud.

 

 L'origine du mot «berbère», employé avec des variantes dans les langues européennes et qui est un emprunt à l'arabe, vient en réalité du latin et désigne le barbarus, c'est-à-dire l'individu qui faisait parti de groupes ethniques qui vivaient au delà du orbis romanus et qui ne parlait ni le grec ni le latin. Parmi les peuples appelés barbarii, on retrouve les Germains, les Assyriens, les Babylonniens, les Perses, les Arabes, les Égyptiens et les Imazighen (les Μαζίχες       des Grecs)... parmi lesquels certains avaient atteint un très haut niveau culturel.

 

Le terme Amazigh,  comme cela a  été  précisé  ultérieurement,  connu  depuis l'Antiquité, est très utilisé entre les peuples qui parlent tamazight, c'est-à-dire la langue berbère. Le mot Amahagh (pl. Imuhagh), employé par les Touaregs pour parler d'eux-mêmes, n'est autre qu'une variation dialectale de Amazigh. Même constatation avec Mahogh ou Amahogh¹ que l'on reconnaît facilement dans le terme «mahorero» qui, selon Abreu Galindo, désignait à son époque -à la fin du XVle siècle- à la fois l'habitant de la Grande Canarie comme celui de Lanzarote. Le mot «mago», encore utilisé dans quelques unes de nos îles (dans le sens de «gens de la campagne» ou même de «paysan illettré») ne serait qu'un hispanisme du terme canarien mahogh, qui signifiait initialement «homme de la terre» et «natif du pays». Mais après la conquête des Canaries par les Espagnols, ce mot changea de sens, pour être aujourd'hui employé par les descendants des colonialistes pour désigner les autochtones qui vivent a l'extérieur des centres urbains (et par conséquent pas totalement assimilés par les groupes hispanophones). Il faut signaler -comme un fait étrange- que le mot amazigh était totalement inconnu il y a seulement quelques dizaines d'années en Kabylie, mais après son adoption et sa vulgarisation par les intellectuels berbères, son succès fut tel qu'actuellement son emploi s'est généralisé dans cette région algérienne.

 

 L'origine des Imazighen est à la fois incertaine et complexe, mais les caractéristiques essentielles de leur culture paraissent remonter à des temps très lointains: on les situe dans le nord de notre continent, arrivant d'Asie Mineure, traversant l'Égypte par le biais de migrations successives qui absorbèrent les peuples qui vivaient déjà en Tamazgha. Les différentes vagues de populations se déplacèrent lentement en direction de l'ouest, atteignant vers le Ve siècle avant J.-C. (à la même époque que le périple d'Hannon), les régions atlantiques. Les Canaries ont commencé à être occupées entre cette époque et le 1er siècle. «Depuis des temps immémoriaux, écrivait Ibn Khaldun en l'an 1300 dans son «Histoire des Berbères», cette race d'hommes et de femmes habite le Maghreb, peuplant ainsi les plaines, les montagnes, les plateaux, les régions côtières, les campagnes et les villes... ".

 

  Ainsi les Lebu des Égyptiens, les βαραροι des Grecs et les Barbarii des Romains ne sont qu'un seul et même peuple que l'on retrouve aujourd'hui aussi bien aux Canaries qu'au Maroc, en Algérie, Tunisie, Libye ainsi que dans tout le Sahara central et occidental, c'est-à-dire dans les régions septentrionales du Mali et du Niger, Saguía-al-Hamra, le Río de Oro et la Mauritanie.

 

 Diversité des types physiques

 

  Bien que la diversité physique berbère ait toujours existé, elle a augmenté avec le temps à cause des mélanges inter-raciaux qui se sont produits en Tamazgha, et ceci par le biais des différentes conquêtes en Afrique du Nord à savoir successivement phénicienne, romaine, byzantine, vandale, arabe, turque, espagnole et française (les Canaries ne furent pas l'unique pays de Tamazgha qui reçut un apport considérable de sang ibère; au Maroc, les Maures, c'est-à-dire les musulmans espagnols qui furent chassés hors de leur pays, apportèrent une forte dose de sang espagnol, tout particulièrement dans les villes entre les XVle et XVllle siècles). Conséquence inéluctable, les Imazighen ne sont pas une race homogène. Ainsi on trouve parmi eux des individus dolichocéphales de haute stature (Atlas marocain, Kabylie, Aurès) ; des brachycéphales de petite taille comme les Mozabites; les Imuhagh (Touaregs) du Hoggar et de l'Adrar des Ifoghas, comme les premiers, sont de haute taille et dolichocéphales, mais ils s'en distinguent par leur torse étroit et leurs membres plus vigoureux.

 

 La couleur de leur peau varie du blanc au très sombre et il n'est pas rare de rencontrer des individus aux yeux bleus et aux cheveux blonds voire même roux. Déjà en l'an 1300, les peintres égyptiens représentaient les Imazighen au teint clair et aux yeux bleus. Dans les régions plus méridionales, au fur et à mesure de leur installation, les nouveaux venus du lointain Nord se mélangèrent avec les peuples à la peau sombre et avec les esclaves amenés du sud. Il n'existe donc pas une race berbère a proprement parler, et il n'y en a jamais eu, bien que les anthropologues s'accordent a penser aujourd'hui que tous les peuples a peau blanche de Tamazgha descendent essentiellement de groupes protoméditerrannéens venus d'Orient et qui s'installèrent lentement dans tout le nord de l'Afrique et au Sahara.

 

 Une des caractéristiques essentielles des Imazighen, hormis la langue tamazight, qui en d'autres temps était usitée sans aucune concurrence de l'Égypte aux Îles Canaries, réside dans les profondes similitudes de l'organisation sociale. En effet, même s'il existe des différences dans le comportement extérieur, les Imazighen, qu'ils soient arabophones ou berbérophones, ont beaucoup plus de liens qu'on ne pourrait le croire. C'est cela qui fait que l'Amazigh arabisé se distingue toujours du natif de la péninsule arabique et également des levantins, qui furent arabisés avant lui.

 

 La conséquence inéluctable de l'emploi de l'arabe par la majeure partie des habitants d'Afrique du Nord jointe a l'affirmation officielle du caractère arabo-islamique des États nord-africains entraîne a considérer habituellement les habitants du sub-continent africain comme des Arabes. En réalité, les groupes arabes sont largement minoritaires et, à l'instar du pays du Nil où la population est restée fondamentalement la même qu'à l'époque pharaonique, la grande majorité des arabophones de Tamazgha ne sont que des Imazighen arabisés qui, non seulement ont tourné le dos à leurs origines mais, de plus, portent un regard soupçonneux sur leurs frères et sur tout ce qui est spécifiquement amazigh -cela s'est passé de la même façon aux Canaries-. Cependant, beaucoup d'arabophones se considèrent Imazighen et non Arabes, tel Kateb Yacine, le plus grand écrivain algérien, qui décida ii ya des années d'apprendre tamazight. «Durant des siècles, a-t-il déclaré au cours d'une interview publiée dans le journal parisien «Le Monde», les envahisseurs ont voulu nous imposer l'idée que nous, Kabyles, Berbères, nous étions une minorité: en réalité nous sommes une majorité déchirée», conclut-il.

 

 Bien que l'arabisation ait été intense, elle est loin d'être totale. La population qui parle encore tamazight oscille entre quinze et vingt millions de personnes, disséminées en îlots linguistiques d'importance et de densité variable et très inégalement répartis. L'immense majorité des berbérophones vit en Algérie, où, selon A. Basset -auteur sérieux et généralement bien informé- elle représente un tiers de la population, et, surtout, au Maroc, pays où la langue berbère est utilisée par la moitié du peuple. La Tunisie est par contre le pays berbère où tamazight est pratiquée seulement par un pour cent de la population. II faut ajouter que la grande majorité des berbérophones utilisent également plusieurs dialectes arabes d'Afrique du Nord et que les Imazighen sont de plus en plus nombreux a apprendre le français et l'arabe littéraire, langues de enseignement et des médias.

 

  Les frontières des zones berbérophones subissent depuis toujours de perpétuelles mutations dont la spécificité réside en une diminution inéluctable  -pour mémoire, les Canaries était un pays exclusivement berbérophone a l'arrivée des Espagnols -même si en même temps tamazight s'étendait plus au Sud. Ajoutons à cela un réel phénomène de reconquête par l'immigration dans quelques régions autrefois majoritairement arabophones (c'est le cas de la Mitidja, d'Alger et de ses environs ainsi que du sud de la Kabylie). Si d'un point de vue relatif et géographique le mécanisme de recul de tamazight est en marche, il n'empêche que cette langue est sans doute pratiquée aujourd'hui de façon plus systématique que par le passé.

 

 Certains intellectuels sont d'accord pour penser que dans l'état actuel des choses, qu'ils supposent irréversible en Afrique du Nord, et à cause des conditions imposées par la vie moderne (multiplication des moyens de communication, presse, radio, enseignement de langues étrangères), les berbérophones sont condamnés a être absorbés par le milieu arabophone, bien que ce processus -déclarent ils- puisse durer fort longtemps grâce à l'étonnante vitalité de tamazight et à l'attachement bien connu des berbérophones à leur langue. Les Imazighen n'ont pas toujours été considérés comme une unité ethnique et culturelle mais plutôt comme une série de groupes humains qui utilisent des dialectes appartenant à la même famille linguistique. «Quand on parle de berbère, affirme le berbérologue français Lionel Galand, il convient de lever une ambiguïté: le berbère est un pur concept, il n 'existe qu'une série de dialectes et de parlers entre lesquels il faut choisir». Ainsi, selon lui, «personne ne parle berbère. Sur le terrain, ajoute-t-il, on ne peut qu'entendre des dialectes locaux dont la prononciation et la grammaire varient de telle façon que la compréhension entre ces parlers s'en voit pour le moins compromise. Mais, néanmoins, on constate partout une unité structurelle qui fait précisément la langue berbère».

 

 Cadi Kaddur, de la Faculté de Lettres de Fès, en opposition avec les affirmations du berbérologue français, reconnaît bien sûr que tamazight est parlée différemment d'une région à l'autre, mais il s'interroge: «N'est-ce pas prendre les effets pour la cause que de constater que malgré son unité de structure, elle (tamazight) n'est la langue de personne ?». Et pour appuyer sa propre conviction sur le sujet, Kaddur cite le sociologue français Pierre Encrevé : «Les différences linguistiques sont une des caractéristiques essentielles des langues humaines; aucune langue n'est parfaitement homogène, et sous la base commune de l'anglais où du français se cachent, selon les utilisateurs, de grandes différences dans tous les aspects de la langue: au niveau syntaxe, vocabulaire et phonologie».

 

 Unité linguistique

 

 Au delà de l'incontestable unité structurelle « l'unité de vocabulaire est indéniable, signale Gabriel Camps, de l'Université d' Aix-en-Provence, des Îles Canaries en passant par I'Oasis de Siwa en Égypte, et de la Méditerranée au Niger. Les principes fondamentaux de la langue, la grammaire comme la simple phonétique, ont résisté très honorablement, et ceci malgré de très anciennes séparations et des modes de vie différents; de telle façon qu'à l'unité linguistique fondamentale correspondent nécessairement des systèmes de pensée très similaires. On retrouve cette profonde parité dans l'organisation sociale», conclut-il.

 

  Mis à part les emprunts plus ou moins grands opérés à l' arabe depuis le Vlle siècle, le vocabulaire de tamazight est presque exclusivement autochtone, contrairement à sa grammaire de type sémitique (un cas analogue assez connu est celui de l'anglais moderne qui allie un vocabulaire réduit et une structure germanique à un lexique en grande partie d'origine latine). Force est de constater depuis le début des années cinquante la volonté des Kabyles de soustraire les mots arabes de leur langue, mots remplacés par des emprunts aux autres dialectes de tamazíght ou par des néologis mes créés à partir de racines de la langue . Le fractionnement de tamazight en de multiples dialectes et subdialectes est dû au fait que, jusqu'il y a très peu de temps, il n'existait pas de littérature écrite en cette langue. Les Imazighen ont toujours eu à s'instruire dans la langue du dominateur: en punique d'abord, en latin et en grec ensuite (souvenez-vous qu'entre autres célébrités, Tertulien, St Cyprien, St Augustin, Apulée, Lactance, Fronton et même l'Empereur Septime Sévere étaient des Imazighen romanisés), en arabe après, et finalement en français.

 

 Tout cela sans que jamais les Imazighen ne s'opposent à adopter ces langues de civilisations qu'ils jugeaient supérieures à la leur. Malgré cet état de fait, il semblerait qu'aujour d'hui un processus de changement se soit amorcé: Kateb Yacine, donnant l'exemple, décidait il y a quelques années de ne plus écrire en français. Il choisit alors l'arabe algérien, très différent de l'arabe coranique, langue qu'il comparait au latin, et il apprit tamazight, comme cela a déjà été dit, a laquelle il accorda plus d'importance qu'à l'arabe algérien.

 

 Une immense histoire de dominations

 

  Dispersés sur d'immenses territoires et ignorant probablement l'existence d'autres peuples frères, les Imazíghen n'eurent jamais le sentiment de leur unité, ni de chefs qui auraient pu avoir I'idée de se fédérer avec d'autres Imazíghen. Pas plus qu'ils ne réussirent a créer d'États indépendants en accord avec une civilisation digne de ce nom. Exception faite à Masennsen -le Massinissa des Romains- fondateur d'un important État amazígh, et alors parurent s'ébaucher les prémisses de la constitution d'une nation tamazíght. On attribue d'ailleurs à cet agellíd (roi) l'historique et non moins anti-impérialiste proclamation: «l'Afrique aux Africains» (Afríka Ifríkíyen, en berbère moderne).

 

 On a souvent dit que l'histoire de Tamazgha n'est que l'histoire des dominations dont elle a souffert. Les Imazíghen «n'abandonnent leurs querelles intestines, affirme G.H. Bousquet dans son livre "Les Berbères", que pour mieux se perdre dans l'universalité et ainsi mieux s'intégrer dans de vastes contrées dont le centre se trouve généralement loin de l'Afrique du Nord, a savoir plutôt en Europe et dans le Moyen-Orient.»

 

 De toutes les invasions dont a souffert le sub-continent Nord-africain, les seules à avoir laissé des marques indélébiles sont les invasions arabes des Vlle et Xle siècles qui apportèrent la civilisation arabo-islamique, ainsi que la conquête française des XIXe et XXe siècles. Et s'il est vrai qu'il y a bien trente ans que Tamazgha continentale a reconquis une forme d'indépendance par rapport à l'étranger, les Imazighen n'ont pas encore recouvré la leur vis-à-vis du pouvoir central arabiste, en incluant également le territoire où vivent les Imuhagh (Touaregs) ou vivent les Imuhagh (Touaregs) divisés et répartis en cinq États entre Algérie, Libye, Mari, Niger et Burkina Faso.

 

  Si dans les trois derniers pays cités les parlers touaregs ont plus ou moins le statut de langue nationale, il en va tout autrement au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Libye. Utilisant des méthodes à la fois autoritaires, jacobines et bureaucratiques, les régimes de ces quatre pays pratiquent une politique d'arabisation à outrance (depuis l'indépendance), imposant l'arabe du Moyen-Orient comme langue de l'administration et de la culture; or cette langue, exception faite pour les dignitaires religieux et une élite reconnue, est ignorée par la grande masse du peuple, qui lui préfère I'arabe dialectal ou tamazight. Conformément à cette politique culturelle répressive, les chaires de tamazight qui existaient dans les universités de Rabat et d' Alger furent supprimées après la décolonisation. Un cours libre de tamazight, fondé par le célèbre écrivain Mouloud Mammeri en 1965, qui avait lieu dans une université algérienne, toléré par le régime, fut également supprimé en 1973.

 

  Malgré cet état de fait en Tamazgha, tamazight et sa culture font l'objet de hautes études ailleurs, comme dans les universités de Paris, Aix-en-Provence, Utrech, Londres, Copenhague, Prague, Vienne, Naples, Michigan, Los Angeles, Tokyo...

 

 S'il est vrai que la répression culturelle touche de façon plus ou moins égale tous les Imazighen, au Maroc -pays où, selon certains, on trouve la quintessence de la timmuzgha ( «berbéritude» ) -le Mouvement Populaire, dirigé par Mahjoubi Aherdan, son fondateur, se bat depuis sa création pour que tamazight soit officiellement reconnue et son enseignement dispensé à tous les niveaux.

 

 En Algérie et en Libye, l'identité tamazight est purement et simplement niée. En Libye, à partir de 1969, la sédentarisation des nomades berbérophones est mise à exécution en les canalisant vers des termes d'état, ou plus violemment s'il le faut en confisquant ou en tuant leurs troupeaux, sous prétexte de contrôles sanitaires. Ainsi les coutumes sont toujours réprimées à partir du moment où elles ne sont pas conformes au système de valeurs arabe. En Algérie le seul fait de posséder un article qui concerne les Imazighen ou un manuscrit rédigé en tifinagh (l'alphabet des Imuhagh ou Touaregs, qui dérive de l'antique écriture libyco-berbère a laquelle appartiennent les gravures alphabétiformes canariennes) est considéré comme un délit par les autorités.

 

 Cette situation d'oppression politico-culturelle, liée aux affirmations systématiques et non moins éternelles du pouvoir en place qui pré-tend que I' Algérie est un pays arabo-islamique, débouchèrent au printemps 1980 sur un vigoureux mouvement revendicatif qui secoua tout le pays. Durant plusieurs semaines se succédèrent en Kabylie manifestations, meetings et grèves contre la politique répressive du régime, en faveur d'une reconnaissance officielle de la langue et de la culture des Imazighen, valeurs qui, au nom de l'unité nationale et du panarabisme, sont purement et simplement niées. A cette occasion et par solidarité avec les Kabyles, des levées de boucliers eurent lieu a Alger et Batna, villes à majorité berbérophone -mais aussi dans des villes arabophones comme Oran et Sidi-Bel-Abbès. La répercussion immédiate de cette explosion de revendications, sans précédent depuis la rébellion armée de Aït Ahmed et de ses partisans en 1963, déboucha sur l'interdiction d'une conférence sur la poésie kabyle ancienne que devait animer l'écrivain Mouloud Mammeri à l'université de Tizi Uzu.

 

 Naissance d'une conscience panamazighe

 

 

 

L'immense répercussion dans toute Tamazgha du mouvement populaire d'avril 1980 -Tafsut Imazighen, «le Printemps des Imazighen» ainsi qualifiée par les milieux berbères- a eu pour conséquence principale la naissance d'une fraternité et d'une conscience ethnique tout à fait nouvelle chez les Imazighen.

 

 Dans le préambule d'un livre intitulé «le Printemps berbère», fait de coupures de presse sur les évènements d'avril 1980, publié à Paris peu après par le Comité de Défense des droits Culturels en Algérie, il est dit ceci: «A tout observateur attentif ne peut échapper l'immense portée historique du Printemps berbère, pour l'Algérie et pour tout le sub-continent nord-africain».

 

 «Quel que soit l'impact qu'auront de tels évènements sur la culture berbère algérienne arabophone et berbérophone, facteur d'enrichissement et d'unité du sub-continent nord-africain, ils devront désormais être pris en compte par le pouvoir et recevoir de la part des Institutions de l'État et de la société la place qu'elle occupe déjà dans le cœur et l'esprit de tout algérien».

 

  «Après avoir été posée par une poignée d'intellectuels, dont Kateb Yacine et Mouloud Mammeri, la question de la liquidation pure et simple des séquelles de l'impérialisme occidental et de l'impérialisme oriental a largement trouvé écho auprès des masses populaires. Le résultat à prévoir à plus ou moins brève échéance sera une forte conscience démocratique doublée d'une authenticité berbère algérienne».

 

  «Et là, et seulement là, fortement confortés par leur patrimoine culturel et leur personnalité millénaire, libérés de la double aliénation de l'Orient et de l'Occident, les Algériens, libres et sûrs d'eux-mêmes, pourront marcher vers leur destin et contribuer a la construction d'un monde meilleur».

 

 La préface s'achève par cette phrase chargée de sens, allusion à une célèbre œuvre théâtrale de Kateb Yacine: «Nous gagnerons la guerre des 2000 ans». Pour sa part, Mouloud Mammeri, dans un article de Tafsut de décembre 1983, écrit: «Le mouvement d'Avril a fait ressortir l'importance que le peuple accorde a la culture et, surtout -íl convient de le préciser- a sa propre culture. Par son action, le peuple a défini cette notion mieux que par toutes les dissertations théoriques, prouvant ainsi, en particulier, deux fausses conceptions qui, malheureusement, continuent à faire des ravages».

 

 «La première est de croire que la culture se «décrète». Certaines expériences, achevées dans d'autres pays à une plus grande échelle, ont prouvé le caractère illusoire de cette théorie. On ne crée pas une culture à coups de décrets, on ne peut l'emprisonner dans une «maison de la culture» ni dans des programmes hebdomadaires prudemment et, surtout, strictement contrôlés, ni même dans la parenthèse trop rapidement refermée d'une «semaine culturelle» durant laquelle on nous distille quelques succédanés. La culture vit de liberté. La culture est la manifestation la plus haute et la plus authentique d'un peuple; elle fait partie de son existence, aussi essentielle que l'air qu'il respire, que le pain et l'eau. La culture émane de la vie du peuple, de ses soucis, de ses rêves, et de ses espoirs».

 

 (...)«C'est pour cela que la revendication de la culture berbère constitue l'élément positif et essentiel du Printemps de Tizi. Ceci dit il doit être bien clair que la culture berbère n'est pas la propriété exclusive des berbérophones. La culture berbère est le patrimoine de tous les Algériens, puisqu'elle a contribué (et continue encore) à la formation de leur identité dans des proportions bien plus grandes que certains, par ignorance, voudraient bien le croire».

 

  «Entendons-nous bien: il ne s'agit pas d'imposer la culture ou la langue berbère à qui que se soit, mais bien de favoriser leur libre expression, leur libre épanouissement sous toutes leurs formes. Peut-on concevoir que le berbère n'est pas enseigné à l'école, qu'il n'existe ni films ni programmes de télévision dans cette langue, qu'il n'existe pas de maison d'édition pour publier des œuvres écrites en berbère, que le centre international d'études berbères est à Paris et non à Alger?»

 

  «La deuxième conception erronée de la culture populaire consiste à la confondre avec le folklore. Le mot employé chez nous est d'importation -ce qui est déjà révélateur. Le folklore, c'est une notion péjorative et dévalorisante de la culture populaire, une notion en réalité idéologique (dans le mauvais sens du terme), dont les effets néfastes ne sont plus à prouver: en essayant de convaincre le peuple (et les autres peuples) que son authenticité réside dans de tels sous-produits de la culture, on rend possible et on fomente la destruction de ces sous-produits culturels. L'image à laquelle les impératifs touristiques et commerciaux ont réduit le folklore fait qu'il n'est plus la culture du peuple mais, dans le meilleur des cas, sa caricature et, au pire, sa négation».

 

  En plus de ce que cette longue citation de Mammeri peut apporter comme éclaircissements sur les problèmes culturels en Algérie, elle nous permet, par analogie, de faire réfléchir certains sur l'atmosphère culturelle programmée et aliénante que l'on respire dans nos îles.

 

 Pour conclure, il convient de signaler qu'il existe aujourd'hui un grand nombre d'indices qui conduisent à penser que la tigugegt («épanouissement» culturel) tamazight n'est pas une illusion. Cette croissance -nous en sommes certains- ne laissera pas d'avoir des répercussions dans les tigzirin Tiknariyin, dans nos îles Canaries, où il est prévisible que va se développer l'intérêt et le goût pour l'étude de tamazight, cette langue sœur si vénérable pour son ancienneté , que parlèrent nos ancêtres aborigènes et berbères.

 

 Manuel Suárez Rosales

 

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