Pratiques religieuses des Chaouïa de l'Aurès

Publié le par Aurés

Pratiques religieuses des Chaouïa de l'Aurès

 

" Certes, depuis longtemps, tous les berbérophones sont musulmans, en ce sens qu'ils se disent et se sentent tels, mais bien souvent, à voir les choses du dehors, il, sont demeurés des demi-païens. "
G.H. Bousquet.

 

Convertis à l'islam depuis des siècles, les Aurasiens ont conservé le souvenir des cultes anciens ; ils accomplissent encore certains rites naturistes hérités du paganisme, ils célèbrent toujours certaine fêtes d'origine chrétienne aux dates du calendrier julien…et que dire de leur engouement pour la magie et les plus ordinaires sorcelleries ?

 

Ce mélange de croyance et de superstitions surprend toujours les Européens cartésiens trop logiques, ou chrétiens de stricte observance. Odette Keun, par exemple, écrit : " Les Chaouïa de l'Aurès possèdent la plus hétérogène des religions ", (1). Mais n'en est-il pas ainsi dans toutes les campagnes de l'Afrique du Nord... et peut-être même chez bien d'autres peuples du bassin méditerranéen ?

 

L'auteur écrit encore : " Les Aurésiens… ne sont points une race mystérieuse, mais une race imprégnée de religiosité et invinciblement portée aux cultes naturistes... " (1). Il est permis d'ajouter... et aux superstitions. En outre, comme l'observe G.H. Bousquet, " il y a dans la vénération dont certains personnages -sont entourée de véritables manifestations d'anthropolâtrie " (2), dont la succession des pèlerinages collectifs, qui ont lieu chaque automne, est la plus spectaculaire.

 

1. - La religion musulmane n'est en vérité pas très astreignante. Les contraintes qu'elle impose, les Aurasiens s'en accommodent fort bien. Seul le jeûne du Ramadan, qu'ils observent, en général très scrupuleusement, leur paraît parfois difficilement supportable, surtout lorsque ce mois mobile du calendrier islamique, tombe dans une saison rigoureuse, en plein été, à l'époque des moissons ou des battages ou bien, pire encore, au milieu de l'hiver alors que d'abondantes chutes de neige ont recouvert les villages de montagnes d'un épais manteau blanc et que les pauvres jeûneurs grelottent dans leurs maisons glacées,

 

Pour le reste : le pèlerinage à La Mecque, très rares sont ceux qui ont les moyens de l'accomplir ; les cinq prières quotidiennes, ils ne les prononcent jamais régulièrement ; les fêtes rituelles font agréablement diversion à la monotonie de tous les jours.
Les fêtes musulmanes sont célébrées dans l'Aurès comme dans tout pays de l'Islam :

 

-Chaâbane, un mois avant le Ramadan

 

-l'Aïd es seghir, marquant la fin du jeûne

 

-le Mouloud, célébrant la naissance du Prophète.

 

-l'Aïd el kébir, commémorant le sacrifice d'Abraham

 

-l'Achoura, un mois après l'Aîd el kébir.

 

Toutes les fêtes sont l'occasion d'un repas copieux et comportant de la viande. Pour l'Aïd el kébir, l'homme sacrifie un mouton, dont la femme prélève une corne, du sang, la vésicule biliaire, une omoplate, qui sont autant de talismans et les côtelettes droites qui sont conservées un mois et mangées avec le couscous de l'Achoura.

 

Mais ces festivités n'ont ni l'ampleur, ni la ferveur des célébrations du culte aurasien qui seront décrites plus loin. Restés fidèles au calendrier Julien, dont les dates coïncident avec le rythme solaire des saisons, les Chaouîa ne se sont pas adaptés au rythme lunaire du calendrier musulman. Sans doute faut-il voir là la raison de leur attachement aux rites anciens et leur préférence pour les fêtes à caractère agraire.

 

Quant à la pratique islamique, elle a été détournée de son objet, l'adoration du Dieu unique, au profit du culte des marabouts. C'est ce que constate Mathéa Gaudry lorsqu'elle écrit à propos de la femme : " La divinité unique et infinie de l'Islam étant -un objet d'admiration trop Iointaine pour elle, l'Aurasienne confie ses prières à des saints personnages, les marabouts, devenus ses intermédiaires auprès de Dieu. La vieille tendance berbère à l'anthropolâtrie n'est donc pas démentie chez elle " (3). Cette opinion est tout aussi valable pour l'homme, qui obéit aux mêmes sentiments de crainte religieuse et de superstitions mêlées. Aussi les zaouia, relevant des principales confréries religieuses d'Afrique du Nord jouissent-elles d'une grande influence dans l'Aurès, où elles sont nombreuses et prospères. Elles fonctionnent exactement comme tous les établissements similaires d'Afrique du Nord, il n'y a donc pas lieu de s'étendre à leur sujet. Tout au plus pourrait-on souligner que dans l'Aurès tous les mouvements d'opinion qui ont agité le pays y ont pris naissance ou, à tout le moins, y ont été encouragés.

 

2. - Les pèlerinages collectifs se déroulent chaque année, selon le même calendrier, lorsque les battages achevés et le grain rentré, les " fellah ", disposent d'un temps de répit. C'est, aussi l'époque des fêtes familiales, mariages et circoncisions rituelles.

 

Le cycle commence fin Juillet par le pèlerinage à Sidi-Okba, petite oasis située au pied de l'Aurès, à 20 kilomètres à l'est de Biskra, dont la mosquée abrite le tombeau du saint, tombé dans l'embuscade que lui avait tendue Koceïla, le héros de l'indépendance berbère. Le sanctuaire, d'une architecture primitive, est sans doute le premier édifice musulman construit en Algérie.

 

Curieux paradoxe que ce pieux hommage rendu par les Aurasiens au conquérant arabe, auquel leurs ancêtres ont infligé la sanglante défaite où il trouva la mort ! Mais, après tout, les descendants des Bourguignons qui livrèrent Jeanne d'Arc aux Anglais et l'Eglise qui la condamna an bûcher, honorent bien la bonne Lorraine aujourd'hui.

 

Suivent, à quelques jours d'intervalle, les pèlerinages aux zaouïa de l'Ahmar Khaddou : Tibermacine, Sidi el Masmoudi, Sidi Aïssa, Taktiout, Sidi Fathallah... Les pèlerins apportent des offrandes, sacrifient des montons, des chèvres... Pendant quelques jours les tolba (4) feront bombance, les miséreux se partageront les reliefs des festins et le cheikh (5) distribuera ses bénédictions.

 

Les femmes mariées accompagnent leurs époux et s'associent à leurs offrandes. Les âzrïat (6) sont nombreuses et ne sont ni les dernières ni les moins généreuses à donner. Si les donateurs, hommes et femmes se montrent, en général, très généreux ce n'est pas sans arrière pensée que, grâce à l'intercession des saints hommes auprès du Très-Haut, leurs voeux seront exaucés. Presque tous les pèlerinages sont suivis, le lendemain, d'un marché où les échanges, les achats et les ventes sont d'autant plus importants que le marabout vénéré a attiré une foule plus nombreuse.

 

Manifestions collectives et fêtes familiales se sont succédées au cours de l'été. On est maintenant à la fin du mois d'août, les pèlerins vont gagner les vallées de l'Oued Abdi et de l'Oued el Albiod.

 

Le pèlerinage du Djbel Bous, qui clôture le cycle annuel, est de loin le plus important. Les foules accourent de l'Aurès tout entier et même des régions avoisinantes, notamment des oasis des Ziban (7). C'est le couronnement du culte des marabouts aurasiens ; il sera suivi de la fête de l'Aïd el khrif - foire de l'automne - qui aura lieu à T'Kout le surlendemain.

 

Ce pèlerinage a lieu dans la nuit précédant le dernier vendredi du mois d'août du calendrier julien qui, en raison du décalage existant avec le calendrier grégorien, tombe dans les premiers jours de septembre du calendrier officiel. Ce soir-là, les pèlerins convergent en foule vers le village de Tagoust, étrange agglomération située au pied du djebel, dans la vallée secondaire de l'Oued el Ahmar (8). Dans une cuvette oblongue, qu'enserrent des roches pourpres, envahie peu à peu par l'ombre de la nuit, s'étire le flot pressé des maisons dont les terrasses rouge sombre sont toutes sur le même niveau, à peine pentu... fait unique dans l'Aurès, où les dechra pyramidales sont juchées sur des pitons ou établies au bord de vertigineux escarpements.

 

La foule envahit les ruelles de Tagoust et la file des pèlerins monte à l'assaut de la montagne, où s'élève le modeste sanctuaire, une " koubba " de maçonnerie rustique badigeonnée de blanc. La nuit est complète lorsque les derniers arrivants parviennent aux abords du saint lieu. Une multitude, tellement dense se presse autour de l'édifice qu'il est impossible d'en approcher. On ne peut qu'entrevoir les flammes dansantes des bougies que portent les fidèles arrivés les premiers et humer les fumées de l'encens brûlant dans les cassolettes.

 

Tout à l'entour sont installés des marchands. A la lueur de lampes à carbure, ils proposent du thé, du café, des beignets qu'il faut tenir à bout de doigts pour les déguster à peine sortis de l'huile bouillante. Les appels des pèlerins qui, sans discontinuer, psalmodient en choeur " Allah ! Allah ! Allah !... " et les lumières de la fête s'estompent à mesure que l'on s'éloigne de la " koubba " et que l'on s'enfonce dans la nuit peuplée d'hommes et de femmes mêlés, d'où montent une vaste rumeur et d'entêtantes odeurs.

 

Tout à coup éclatent de grands cris, les stridents you-you des femmes retentissent de plus belle, s'enflent et se prolongent. A la lumière de torches qui précèdent leur cortège, arrivent les derviches, dont le cri interrompu est repris par l'assistance qui fait la haie : " Allah ! Allah ! Allah !... " Alors commence une frénésie qui doit durer jusqu'au matin. Les derviches, pareils aux Aïssaoua, animateurs familiers de manifestations analogues dans le Tell, sont des Massamda, c'est-à-dire qu'ils viennent de la zaouïa de Sidi el Masmoudi, située sur le versant saharien de l'Ahmar Khaddou, à une journée de marche du Djebel Bous. Ils constituent la grande attraction du pèlerinage. Au nombre d'une douzaine, échevelés, hirsutes, seulement vêtus d'une gandoura, ils tournent en se balançant d'un pied sur l'autre, sans cesser leurs incantations : " Allah ! Allah ! Allah ! ", auxquelles répondent les appels des hommes qui les entourent : " Houa ! Houa ! Houa !. ", Lui, Lui, Lui... et, à intervalles réguliers, le long hululement des femmes : " You, you, you... "

 

Puis les derviches vaticinent, prophétisent et chacun s'approche, veut les entendre, poser sa question personnelle et recueillir leurs oracles... Le bruit se calme un peu, des femmes apportent l'arhoun (9) quelles ont préparée à leur intention. Eux, enfin calmés puisent à pleines; mains dans les plats, se gavent, le brouet visqueux dégouline dans leur barbe et sur leurs gandoura trempées de sueur.

 

Tandis que les uns ont suivi la procession des derviches et se restaurent en attendant le lever du jour, d'autres, par petits groupes, font cercle autour des âzriat, assises auprès d'un quinquet à acétylène, posé à même le sol. Ces femmes devisent gaiement avec les hommes qui les entourent, tout en dégustant, à petites lampées, le café brûlant et en fumant la cigarette. De temps à autre, l'une d'elle se lève et entonne une grave et troublante mélopée...

 

Aux premières lueurs de l'aube on redescend vers Tagoust, où règne une discrète animation. Venant des cours, d'où montent de faibles lumières, arrivent des voix de femmes. Elles préparent la galette, les beignets... qu'elles iront proposer, sur le marché, aux pèlerins redescendant du Djebel Bous. Pour elles aussi le pèlerinage aura été la source de menus profits.

 

La foire de l'Aid el khrif aura lieu à T'Kout, le dimanche suivant. Rien d'extraordinaire à cette foire, qui attire une si grande foule. Elle ressemble à tous les grands marchés d'Afrique du Nord avec ses tentes de marchands ambulants, ses troupeaux de chèvres et de moutons, mulets et ses ânes entravés par paquets de cinq ou six, ses étals de boucher, ses marchands de beignets... et les bandes de gamins qui parcourent le champ de foire vifs et bruyants comme des volées de moineaux. Les adultes, hommes et femmes, déambulent dans les allées.

 

Ainsi s'achève la ronde des pèlerinages de l'automne, elle sera suivie de plusieurs fêtes du calendrier chaouïa, tantôt à caractère familial, rappelant les fêtes chrétiennes de la Nativité et du jour de l'an, fêtes rares, dont la femme est l'âme et l'animatrice, tantôt ayant un caractère collectif, fêtes bucoliques, saluant le retour du printemps, préludant aux travaux des champs ou clôturant le cycle agraire.

 

3. - LES FETES SAISONNIERES commencent en décembre du calendrier julien (djamber), lorsque les Aurasiens ont regagné leurs dechra et que les travaux agricoles marquent la pause hivernale.

 

La fête du foyer (Bou Yini), célébrée une semaine avant le nouvel an, évoque par sa date même, le Noêl des chrétiens. La femme change les pierres du foyer et prépare les beignets, que se partagent tous les membres de la famille, y compris les animaux familiers, chien ou chat de la maison

 

- Le nouvel an (Yennar), premier jour de l'année julienne est marqué par un repas comportant de la viande, alors que la veille l'alimentation est obligatoirement maigre. A cette occasion, on doit - si on le peut - renouveler sa garde-robe et porter des vêtements propres. Les femmes rendent visite à leurs parents et leur présentant leurs voeux.

 

La fête du printemps (Ifessouîne), célébrée à la mi-février comporte des réjouissances collectives, notamment des tournois de kora (10) et un repas au cours duquel on sert un achekhchotikht (11).

 

C'est incontestablement la plus importante, en tous cas, la plus joyeuse des fêtes du calendrier julien. Saluant le renouveau, elle est célébrée, non seulement dans tout l'Aurès, mais dans une grande partie de la province de Constantine.

 

Dans la vallée de l'Oued Abdi et, notamment, à Menaâ, elle mobilise la population toute entière. Bien avant l'aube règne une grande effervescence, Ponctuée par les You-you des femmes. On se forme en cortège, des musiciens marchant en tête et l'on se dirige vers la forêt voisine pour couper les branches nécessaires à la confection des crosses de kora appelées kous. Les femmes rapportent aussi des branchages qui serviront à décorer la maison. De retour au foyer, elles préparent l'achekhchoukht traditionnel tandis que les hommes vont assister à l'aubade que des musiciens donnent à la zaouia.

 

L'après-midi ont lieu les matches de kora ardemment disputés. Des équipes de six à huit joueurs se constituent. Hommes et jeunes gens entre eux, femmes et jeunes filles entre elles vont se livrer à des luttes effrénées. Les capitaines des équipes féminines sont très souvent des âzriat, possédant déjà un ascendant assuré sur leurs compagnes.

 

A la nuit tombée, on rentre à la maison pour prendre le repas du soir. Les femmes mariées et les filles ne ressortiront pas, mais les hommes iront assister aux danses et aux chants des âzriat et le spectacle se prolongera tard dans la nuit, et parfois jusqu'à l'aube.

 

- La veillée d'avril (lilt ibrir), du dernier soir de mars au premier matin d'avril, rassemble la famille autour d'un repas qui comporte un ziraouï (12) et du beurre frais.

 

- La veillée de mai (lilt maîou) est consacrée par un repas de famille comprenant obligatoirement un achekhchoukht, au cours duquel on mange de l'oignon cru.

 

- La fête des battages est célébrée quand tout le grain a été battu. On sacrifie une chèvre ou un mouton ; on .fait un plantureux repas et l'on mange des grains d'orge ou de blé, grilles et servis dans du bouillon (arhoun).

 

Suivent les fêtes familiales et les pèlerinages de l'automne décrits plus haut. Les labours marquent ensuite la reprise des travaux agricoles.

 

- La fête des labours réunit les fellahs d'une même dechra ayant mis leurs moyens en commun pour mener à bien et dans les plus courts délais l'ensemencement des terres à céréales. Elle revêt d'autant moins d'apprêt que les familles ne sont pas toujours au complet sur les lieux de son déroulement. Après le sacrifice d'un animal, chèvre ou mouton, les laboureurs prennent un repas en commun, comportant le plus souvent un achekhchoukht.

 

Le cycle est bouclé, après les labours chacun regagne sa dechra, pour y attendre l'an nouveau.

 

Raymond FERY

Publié dans culure berbère

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