Algerie : témoignage de Ferhat Mehenni sur ...

Publié le par Aurés

Conditions carcérales en Algerie de 1985 à 1987
Temoignage de Ferhat Mehenni

image1Même éloignés de plus de 20 ans de moi, les faits que j’ai vécus de juillet 1985 à avril 1987 dans 4 prisons d’Algérie restent douloureusement gravés en moi, dans la mémoire du corps et de l’âme. Mes enfants, alors en bas âge, en sont à ce jour traumatisés. Pour avoir refusé, avec d’autres, de me taire devant la dictature algérienne, pour avoir bravé la loi du silence imposée à l’ensemble du pays, pour avoir assumé dans la dignité mes droits et devoirs de citoyen au sein du Mouvement Culturel Berbère ou en participant à la création d’une association d’enfants de maquisards tombés au champ d’honneur, et à celle de la 1ère Ligue Algérienne des Droits de l’Homme, j’ai eu ma 12ème arrestation qui m’a conduit dans quatre prisons de sinistre renom : Berrouaghia, Blida, Médéa et Tazoult Lambèse.

Le 5 juillet 1985, en décidant de déposer une gerbe de fleurs au monument aux morts de la ville de Tizi-Ouzou, la police dépêchée pour nous en empêcher opéra des arrestations dans nos rangs. Plus de 10 personnes, pour la plupart des « enfants de chouhada » dont Arezki Ait Larbi ont été mis dans des fourgons cellulaires et emmenés en prison à Berrouaghia. Ayant décidé de mettre un terme à ma clandestinité, j’ai été aussitôt arrêté à Azazga le mercredi 17 juillet 1985 devant mes enfants qui pleuraient. Je les ai tous embrassés avant de me laisser emmener. Après avoir passé la nuit sur une table nue dans un bureau du commissariat central d’Alger, j’ai été, le lendemain, présenté à un juge d’instruction de la Cour de Sûreté de l’Etat à Médéa, et qui, sur le champ, obtempéra à sa hiérarchie en dressant l’ordre de m’incarcérer à Berrouaghia avec mesure d’isolement. La Direction de la prison n’a pas trouvé de meilleur lieu pour m’enfermer que dans le quartier des condamnés à morts où j’ai passé la journée à me boucher les oreilles pour ne pas trop entendre mes voisins de cellule psalmodier le coran à l’approche de leur mort. Ce n’est que vers 23 heures qu’on est venu me sortir de là pour me mettre au quartier d’isolement suite au refus de mes amis arrêtés le 5 juillet de rejoindre leur salle avant que je ne sois extrait du maudit lieu où j’ai été affecté. C’est Arezki Ait Larbi qui a mené l’opération de sauvetage. En effet, il a été informé par Smaïl Medjber qui, depuis l’infirmerie où il se trouvait, surplombant l’entrée de la prison, m’avait reconnu malgré ses près de dix ans d’enfermement suite à sa condamnation à mort en 1976 dans « l’affaire des poseurs de bombe ».

Après ma demande et celle de mes amis de mettre un terme à mon isolement pour rejoindre le groupe de mes co-prévenus, j’ai été mis d’autorité en infirmerie où la Direction de la prison, pour s’en justifier me créa, à mon insu, de toutes pièces un dossier médical bidon. Le Ministère de la Justice excellait apparemment dans le « faux et usage de faux ». Le Ministre en personne diligenta une opération de subornation de témoins pour me faire passer pour quelqu’un dont le père n’était pas tombé au champ d’honneur. Même ceux dont le sacrifice suprême avait permis à l’Etat algérien d’exister n’ont pas eu droit au respect que la décence et le devoir leur devaient.

Le 28 juillet, ordre était arrivé de nous scinder en trois groupes dispatchés sur des prisons différentes. Une partie reste à Berrouaghia, une autre est transférée à Ksar El Boukhari, plus au Sud et le groupe dont je fais partie à Médéa, plus au Nord. Nous eûmes à peine le temps de nous mettre d’accord sur une grève de la faim jusqu’à ce que nous soyons de nouveau réunis. Nous tînmes onze jours avant de nous réalimenter suite à des accidents de santé qui ont commencé à se produire parmi nous. Le 20 août 1985, j’organise une révolte dans la petite prison de Médéa où, d’habitude, n’étaient incarcérées que des femmes. Ben Chikhoune, qu’il repose en paix, ayant eu vent de mon geste donna le feu aux paillasses en Alfa qui leur servaient de lit à Ksar El Boukhari. Ainsi, tout le monde est de nouveau réuni à l’exception du fauteur de troubles que j’étais. Je fus envoyé en isolement à Blida dans une cellule où des condamnés à mort de la guerre d’indépendance avaient gravé leurs noms sur des dalles de ciment avant d’être exécutés. Là, j’ai assisté un jour à une scène insupportable : tôt le matin, deux jeunes détenus sont amenés dans la cour et passés à tabac sous mes yeux. J’ai failli casser la porte de ma cellule pour leur venir en aide. Mes cris de révolte ont alerté les gardiens tortionnaires qui ont été s’adonner à leur sadique plaisir dans une autre cour, loin de la « mienne ».

Après trois semaines à Blida, j’ai enfin pu rejoindre mes amis à Berrouaghia. Là, ayant probablement reçu l’ordre de nous mater, une opération commando a été montée avec une escouade de gardiens. Alertés par ce qui se tramait contre nous, nous ne dûmes notre salut qu’à une barricade de fortune que nous avons dressée derrière la porte de notre cellule collective. Il a fallu l’arrivée de nos avocats et du procureur de la république pour que le danger passe.

Après un procès à rebondissements à travers lequel des jurés militaires avaient démissionné, ce qui aurait dû entraîner la nullité de la procédure pour vice de forme, le procureur général déstabilisé par l’un des nôtres qui, durant l’audience a dénoncé ses trafics de ciment et d’influence, nous avons été condamnés de 6 mois à 3 ans de prison ferme. Nous sommes six personnes à avoir écopé de lourdes peines et envoyées dans un bus cellulaire le 2 janvier 1986 au bagne de Tazoult Lambèse. Là, nous avons eu droit à ce qui s’appelle un « Comité d’Accueil », une quinzaine de matons chargés de nous briser physiquement et moralement pour, dès notre arrivée sur les lieux, nous faire perdre toute envie de rébellion. Cela a commencé par des cris et des menaces. Comme nous leur tenons tête en leur disant que nous ne sommes pas des prisonniers de droit commun et qu’ils ne nous impressionnent pas, ils nous ordonnent d’enfiler la « tenue pénale » si dégradante et humiliante pour nous. Nous refusons arguant de notre droit de rencontrer le directeur de la prison. Ils nous emmènent au cachot où chacun d’entre nous est mis dans une cellule d’un mètre sur deux, ils nous sortaient un à un pour nous passer à tabac. J’ai eu le malheur d’être mis dans une cellule qui n’a pour porte que des barreaux contrairement à mes camarades sur lesquels on refermait même le cagibi pour ne rien voir de ce qui se passe derrière leur porte. J’ai, ainsi vécu dans ma chair la cruauté des coups donnés à tous mes amis. A chaque fois qu’ils extraient l’un de mes amis de sa cellule pour le frapper je crie contre la violence des gardiens pour qu’ils cessent leur carnage, en vain. Lorsque mon tour arrive, ils se ruent sur moi à six ou sept. Dès qu’ils me sortent de ma cellule, les coups pleuvent. Mon nez est cassé. Sous le choc des coups de matraque et de coups de poings, je suis tombé par terre et c’étaient des coups de pieds sur la tête et le ventre que je reçois. Ils me déshabillent de force et me laissent ensanglanté, nu comme un ver sur du ciment dans le froid de la nuit du 2 janvier aux Aurès, à 2 étages sous terre. Vers minuit, un médecin est venu me voir pour me dire que je n’avais pas de quoi me plaindre.

Après quatre jours de cachot nous sommes écroués. La procédure consiste à inspecter le corps du détenu pour relever des signes particuliers comme les cicatrices ou les tatouages fréquents chez la population carcérale. Malgré mes ecchymoses, un infirmier a remarqué une toute petite cicatrice sur mon corps qu’il voulait signaler. Ne voyant que des bleus sur ma peau le greffier en chef lui dit : « non, ce n’est qu’un petit bleu qu’il a dû se faire en tombant ! ». « Oui, sur vos gardiens ! », m’empressai-je de rétorquer. Nous sommes séparés de nouveau, chacun d’entre nous est mis dans une section à part. Le lendemain matin, sous la neige on nous sert un jus de chaussette pour du café dans des tasses en aluminium déjà gelées. En attendant quelques secondes c’est un glaçon de café auquel on a droit. Quatre jours plus tard, à ma grande surprise, on est venu m’appeler pour l’infirmerie. Arrivé sur les lieux, je retrouve avec beaucoup de joie mon ami Arezki Ait Larbi. Elle sera de très courte durée. Arezki a récusé le médicament qui lui a été prescrit. Le gardien lui dit : « Tu n’es pas médecin ! ». « Si ! Lui répond mon ami, et votre médecin qui fait défiler 150 personnes en une heure n’en est pas un, c’est un charlatan ! » asséna-t-il. Ils le mettent de côté. Après lui, à mon grand étonnement on me tend un comprimé à prendre et j’ignore pourquoi. C’est là qu’on m’explique que, selon mon dossier de transfert de Berrouaghia vers Lambèse, j’étais sous prescription médicale pour des problèmes de reins. Indigné, je refuse de l’avaler et ai le culot de demander une radio pour mon nez qui m’inquiète par la douleur qu’il m’occasionne. On me met derrière Arezki et on nous emmène chez le chef de la détention, M. Latreche. Sans chercher à comprendre ce qui venait de se passer, il fait signe du menton pour un traitement de faveur. Direction, de nouveau, le cachot. Là, je passe quatre jours à ramasser des poussières et des cheveux pour me servir de coussin entre le ciment givré et mes pieds nus. Pour toute nourriture, je n’ai droit toutes les 24h qu’à une petite fiole d’eau à boire et un tout petit croûton de pain rassis.

Nos familles, pour nous rendre visite toutes les semaines faisaient à l’époque 800 Km aller-retour et se sont vues deux fois refuser l’accès à la prison. Le parloir est une autre séance de torture. Il me paraissait long d’environ 15 à 20 mètres. Deux grillages parallèles séparés par un couloir de 2 à 3 mètres où des gardiens s’interposaient entre les détenus d’un côté et leurs familles de l’autre, transformaient le parloir en un véritable souk à la criée. De chaque côté des grillages il y avait une trentaine ou une quarantaine de personnes qui devaient carrément vociférer pour se faire entendre des leurs. Inhumain. Je n’ai jamais eu la faveur d’embrasser mon fils Ameziane, 12 ans, qui n’a pas raté une visite pour laquelle il se levait à deux heures du matin pour être à l’heure du parloir. On nous a même intimé l’ordre de ne pas parler en kabyle. Nous n’avons jamais obtempéré.

Au fil du temps, nous prenons connaissance des atrocités qui y étaient monnaie courante. Mohand Haroun y avait eu droit. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité dans l’affaire des poseurs de bombes de décembre 1975, il était mis au cachot pendant 45 jours après un passage à tabac en règle pour avoir sorti un document de prison décrivant ses conditions de détention. Sa mère, veuve de martyr de l’indépendance est morte dans un accident de la circulation en allant lui rendre visite. Les coups et le si long séjour au cachot l’avaient abîmé. Plutôt que de le mettre en infirmerie il est mis en isolement où il ne voit, pendant quinze mois, la lumière du jour que trente minutes par jour.

En novembre, de jeunes émeutiers de Constantine sont amenés, massacrés. Un jeune collégien, à qui on a pu dire que les coups qui s’abattaient sur lui tout le temps qu’il était aux mains de la police allaient cesser dès qu’il serait en prison, s’adressa à un vieux gardien à Lambèse en ces termes : « Mon père, quand est-ce qu’ils vont m’emmener en prison ? » Il ne réalisait pas encore où il se trouvait.

Arezki Ait Larbi avait fini par monter tout un dossier des dépassements les plus graves qui avaient eu cours pendant notre séjour dans ce bagne.

Ceci dit, en matière de violences et de torture, la prison n’en a malheureusement pas le monopole. A mon arrestation en 1980, j’ai été torturé au Commissariat Central d’Alger. Un commissaire et deux de ses subordonnés voulaient me faire avouer, coûte que coûte, mon appartenance au FFS. Ils m’ont attaché les mains à la chaise sur laquelle ils m’ont fait asseoir, puis ils ont passé mes pieds entre le dossier et le siège d’une autre qu’ils ont renversée sur mes genoux. L’un de mes tortionnaires se mettait debout sur elle pour me briser les rotules. La douleur est insupportable. Le deuxième n’a pas arrêté de me donner des coups de poings au visage et au ventre. Un seau d’eau savonneuse et un chiffon étaient aussi préparés pour la suite des événements. Heureusement que je n’en ai pas eu droit.

Ce témoignage est produit pour revenir sur les violations des droits de l’homme dont se sont rendus coupables les institutions de l’Etat et le personnel d’un régime nauséabond. Au printemps noir, nous nous sommes rendu compte que ces pratiques des années 80, loin de s’éteindre se sont aggravées depuis. C’est un devoir de citoyen que de les dénoncer pour que nos enfants en soient épargnés. Notre pays et nos peuples qui ont chèrement payé le prix de leur dignité et de leur liberté méritent de vivre debout, loin de l’arbitraire et de la barbarie qui, jusqu’ici, emplissent notre quotidien. Ce n’est que le jour où les droits humains et ceux du citoyen seront respectés en Algérie que les sacrifices de nos parents et de nos aînés auront réellement un sens, que nos gouvernants en seront dignes.

MEHENNI Ferhat,
Né le 5 mars 1951 à Illoula, wilaya de Tizi-Ouzou.
Fils de Améziane et de Hallit Louisa
Profession : chanteur engagé
Adresse : cité 224 logements, Azazga, Tizi-Ouzou.

Publié dans L'info de Tamezgha

Commenter cet article